La gauche doit renouer avec l’avenir

par Bernard Attali |  publié le 30/09/2026

À l’époque où, plus que jamais, l’urgent l’emporte sur l’important, le dernier livre de Pierre Rosanvallon (La Tyrannie du présent, Le Seuil, septembre 2026) donne à réfléchir.

« La Tyrannie du présent » éditeur : SEUIL, date de publication : 18 septembre 2026 - L'historien et sociologue Pierre Rosanvallon, le 2 février 2024. (Photo JOEL SAGET / AFP)

 Le sujet est très politique. Pourquoi nos démocraties semblent-elles incapables de regarder au-delà de quelques mois ?

Jamais nous n’avons disposé d’autant d’instruments pour mesurer l’avenir et jamais nos sociétés n’ont paru aussi incapables de l’organiser. Le dérèglement climatique en fournit l’illustration la plus spectaculaire : les trajectoires sont documentées, les conséquences prévisibles, et pourtant les décisions sont retardées, remises en cause au gré des élections. La même contradiction apparaît avec la dette publique, la retraite, le vieillissement de la population…

Rosanvallon ne se contente pas de dénoncer le court-termisme des gouvernants. Cela serait trop facile. Il montre que la préférence pour le présent plonge ses racines dans la modernité démocratique elle-même. L’individu moderne s’est construit en s’émancipant du poids du passé et des appartenances héritées. Cette conquête magnifique de l’autonomie entraîne un questionnement : comment faire une société durable avec des individus légitimement maîtres de leur présent ?

La démocratie porte ainsi en elle cette contradiction temporelle. Elle affirme que les citoyens d’aujourd’hui doivent pouvoir décider de leur destin, mais certaines de leurs décisions déterminent l’avenir de générations qui ne peuvent encore y prendre part. Qui représente l’enfant de dix ans lorsqu’une dette est contractée pour trente ans ? Qui représente celui qui naîtra en 2050 lorsque nous construisons une centrale nucléaire appelée à durer bien au-delà d’un mandat ?

Quand la gauche croyait au lendemain

La gauche fut longtemps le camp de l’avenir : le mot même de progrès supposait un lendemain préférable à aujourd’hui. Ses différentes familles divergeaient sur les moyens, mais partageaient une conviction : la politique devait transformer le futur. L’école publique était un investissement sur une génération, la Sécurité sociale organisait la solidarité sur une vie entière, les infrastructures étaient conçues pour des décennies. La planification française reposait sur une idée simple : gouverner, ce n’est pas seulement administrer ce qui existe, c’est préparer ce qui n’existe pas encore.

Cette culture s’est effacée. Une partie de la gauche s’est enfermée dans la gestion des protections acquises ; une autre encore a conservé le vocabulaire du progrès en perdant confiance dans ce qu’il peut apporter. D’où un paradoxe cruel : la gauche invoque les générations futures pour le climat, beaucoup moins pour les finances publiques ou les retraites. Or on ne peut pas défendre les générations futures le lundi lorsqu’il s’agit du carbone et les oublier le mardi lorsqu’il s’agit de la dette.

Pierre Rosanvallon oblige la pensée de gauche à sortir de ses habitudes. Le temps long n’est pas une valeur de droite. La responsabilité budgétaire n’appartient pas à la droite, ni la préservation des ressources naturelles aux écologistes, ni l’investissement productif aux libéraux, ni la transmission aux héritiers. Tous ces sujets relèvent d’une même interrogation : quel monde transmettons-nous ?

L’égalité à l’épreuve du temps

Nous avons appris à penser l’égalité entre riches et pauvres, hommes et femmes, territoires favorisés et défavorisés. Il faut désormais y ajouter l’équité entre les générations. Une société peut être relativement égalitaire entre contemporains et profondément injuste envers ses descendants : distribuer généreusement aujourd’hui en laissant une dette considérable, épuiser ses ressources, protéger ceux qui sont installés en faisant porter l’ajustement sur ceux qui arrivent. L’injustice devient temporelle.

Cette extension de l’idée d’égalité oblige à compléter l’État-providence par un État de prévoyance. Le premier répare, indemnise, redistribue. Le second devrait anticiper : entretenir les infrastructures avant qu’elles ne s’effondrent, investir dans la recherche avant que les technologies stratégiques ne soient monopolisées, adapter les villes avant les canicules, etc. Autrement dit : faire entrer l’avenir dans l’action au présent.

Cette grille éclaire la crise politique actuelle. Les populismes prospèrent sur le présent ; leur grammaire est celle de l’immédiateté : fermer immédiatement les frontières, supprimer immédiatement une taxe ; fermer les frontières sans délai. Les réseaux sociaux, dont l’unité de temps est la minute, ont porté cette logique à son paroxysme : l’indignation y tient lieu de participation, la réaction remplace la réflexion. La démocratie devient un immense marché du présent.

La réflexion de Rosanvallon offre un nouveau champ à une réflexion de gauche et pose une question de civilisation : une société peut-elle former un projet collectif lorsqu’elle ne partage plus aucune représentation du futur ?

Qui peut parler au nom de l’avenir ?

Mais là commence la faiblesse du livre. Pierre Rosanvallon analyse la pathologie mais ne répond pas à la question décisive : comment représenter ceux qui ne votent pas encore ? Faut-il créer une institution chargée des générations futures ? Imposer au Parlement une évaluation à vingt ou trente ans de certaines lois ? Distinguer dans le budget ce que nous consommons de ce que nous investissons ? Chacune de ces solutions soulève une difficulté démocratique. Qui a la légitimité pour parler au nom de l’avenir : des experts, des juges, une assemblée tirée au sort ?

On referme donc le livre sur une question sans réponse : cette « dictature du présent » est-elle soluble dans la démocratie ? Peut-on demander durablement à des électeurs de consentir aujourd’hui à des sacrifices dont d’autres recueilleront demain les fruits ? Peut-on instituer les droits de ceux qui ne sont pas encore nés sans confier le pouvoir à ceux qui prétendront parler en leur nom ?

Rosanvallon démontre magistralement pourquoi nos démocraties sont prisonnières du présent. Mais il ne nous dit pas vraiment comment elles peuvent s’en évader.

Bernard Attali

Editorialiste