La gauche perd la boussole

par Boris Enet |  publié le 22/09/2026

Les fantômes des totalitarismes du siècle dernier rôdent à nouveau sur le Vieux Continent. Face à leur offensive idéologique, la gauche devrait regarder l’Histoire en face… mais elle se déchire encore sur la manière d’y répondre.

Ségolène Royal, ancienne ministre de l'Écologie et candidate à la prochaine primaire socialiste et Raphaël Glucksmann, dirigeant du parti de centre-gauche Place publique et candidat à l'élection présidentielle de 2027. (Photo by AFP)

Outre-Rhin, outre-Atlantique, outre-Volga, les vieux cauchemars resurgissent tandis que notre acquis européen est mis à mal par les populistes, nostalgiques d’un nationalisme identitaire et de l’affrontement généralisé.

À Bram, ce week-end, Raphaël Glucksmann réussissait sa mise en orbite au milieu des caciques socialistes opposés à Olivier Faure, de longue date ou plus récemment. S’ils ne sont pas nombreux à croire en lui – ou en quiconque – en coulisses, ils comprennent, plus ou moins confusément, la gravité de l’heure tout en pensant déjà aux législatives qui suivront la présidentielle. C’est ici que la primaire, loin d’être la rampe de lancement dynamique d’un courant politique rassemblé, se heurte aux manœuvres d’appareil et aux vieilles rancœurs qui rendent toute clarification difficile.

La doyenne face au « stagiaire »

Bénéficiant d’une certaine complaisance médiatique, Ségolène Royal semble surtout nourrir des récriminations à l’égard d’une gauche dont elle s’est éloignée depuis longtemps. En qualifiant Raphaël Glucksmann de « stagiaire », elle choisit l’attaque personnelle plutôt que la confrontation programmatique. Olivier Faure y trouve son compte, en remettant en scène celle qui, sur la Russie comme sur la Chine, défend des positions souvent proches de celles de Jean-Luc Mélenchon.

Certaine de son bon droit et poursuivant son destin contrarié avec la gauche comme avec la France, elle contribue à brouiller davantage les cartes, vilipendant ceux pour qui le rapport de la gauche à LFI serait devenu « obsessionnel ». Sur un mode très français, partagé à droite comme à gauche, elle dessine une France de « l’écoute » et du « bonheur », mais peine à donner à ces formules une véritable traduction programmatique.

En minorant les contraintes géopolitiques et les périls qui assaillent la jeune Europe, elle reprend certains accents de Mélenchon et de Le Pen, tout en s’en défendant. Jadis proche des bonnets rouges de Bretagne au nom de la lutte contre « l’écologie punitive », elle ne plaide guère aujourd’hui pour une transition européenne accélérée, mais davantage pour un souverainisme dont les moyens d’action paraissent limités.

Par son attaque contre Raphaël Glucksmann, elle donne involontairement du crédit aux réserves de François Hollande, qui prédit le pugilat et une audience marginale pour cette primaire d’une gauche sociale-démocrate égarée. Avec le concours d’Olivier Faure, dont les lieutenants multiplient tribunes et contre-feux tactiques pour tenter de modifier le périmètre de la consultation pourtant arrêté par les militants socialistes au cœur de l’été, elle contribue d’abord à fragiliser celui que les sondages placent en tête, tout en préparant peut-être l’énième mouture d’une union de la gauche sous pavillon insoumis aux législatives.

Glucksmann ou la digue contre l’aveuglement

En réalité, par-delà les outrances, l’ancienne présidente de la région Poitou-Charentes, trop occupée à régler ses comptes, semble passer à côté de l’enjeu essentiel. À l’heure où ressurgissent en Europe des idéologies que l’on croyait durablement reléguées par l’histoire, Glucksmann entend jouer un rôle d’avant-garde européenne, voire de lanceur d’alerte, quand une partie de la classe politique reste arrimée aux seuls enjeux nationaux.

De François Ruffin à Ségolène Royal, en passant par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, plusieurs de ses adversaires ont utilisé contre lui l’argument de l’intellectuel « hors sol », avec tout ce que cette expression peut charrier de sous-entendus. Sans aller jusqu’à le qualifier d’apatride, d’Hénin-Beaumont aux plaines céréalières de Nouvelle-Aquitaine, ils insistent sur sa singularité pour mieux contester sa légitimité.

Or, indépendamment de ses qualités et de ses défauts, Glucksmann est aussi le produit d’une histoire européenne née sur le charnier de nations défigurées par la guerre. Il porte un héritage familial marqué par le combat contre le fascisme, puis par la rupture d’une génération avec le stalinisme et sa déclinaison maoïste. C’est aussi dans ce creuset qu’il a forgé sa défense d’une Europe indépendante, garante des droits de l’homme et des libertés démocratiques.

Contrairement aux attaques qui le renvoient sommairement à la droite, il s’inscrit dans un héritage où volontarisme politique et attachement aux valeurs peuvent pleinement relever d’une culture de gauche universaliste. Comme François Hollande, Glucksmann accorde une importance déterminante aux périls extérieurs et à leurs conséquences nationales, y compris pour le monde du travail.

Face à ceux qui dénoncent systématiquement les « va-t-en-guerre » et raisonnent d’abord en termes de blocs et de camps, sa position ne date pas des récentes alertes des services européens et américains sur les ambitions militaires de Vladimir Poutine. Elle s’enracine dans une lecture de l’histoire qui accorde une place centrale aux rapports de force internationaux et au danger du renoncement.

Notre histoire politique est pleine de responsables qui ont sous-estimé les périls de leur époque et d’autres, parfois très minoritaires, qui les ont perçus plus tôt. Chamberlain, Déat, Reynaud ou Thorez d’un côté ; Krasucki, Blum, de Gaulle ou Moulin de l’autre : ces trajectoires sont évidemment différentes et ne sauraient être confondues, mais elles rappellent combien les choix accomplis dans les périodes de bascule engagent durablement ceux qui les font. C’est aussi la responsabilité qui incombe aujourd’hui à la gauche.

Boris Enet