La gauche Streisand

par Élizabeth Gouslan |  publié le 06/05/2026

Soixante ans qu’elle règne sur Hollywood : Barbra Streisand est à la fois une reine de la scène, une voix unique, une icône, une actrice espiègle et une démocrate militante. Portrait.

Barbra Streisand prend la parole sur scène lors de la 98e cérémonie des Oscars, le 15 mars 2026 à Hollywood. (Photo KEVIN WINTER / Getty Images via AFP)

Depuis son Rosebud de Malibu, la super, l’hyper, méga-star démocrate jusqu’au bout des ongles qu’elle a longs, sculptés et vernis, veille sur Washington. Les ongles twittent et griffent sec. Les bévues du chef de la Maison-Blanche, Streisand les épingle, une à une. Pouvoir ? Contre-pouvoir. Sur Hollywood – État dans l’État – la diva règne, indétrônable. À 83 ans, pitre née, regard bleu coquin, allure serpentine – Barbra est une légende. Alors, la nouvelle et ruineuse « ballroom », dernier caprice du chef des MAGA ? C’est niet, écrit-elle : grotesque et trop cher pour les contribuables. Pied de nez numérique à Trump. N’oublions pas que l’artiste possède un charisme et une influence intacts. En plein Watergate, avec Robert Redford (qui allait tourner Les Hommes du président), ils se démenèrent pour éjecter Nixon du Bureau ovale.

Cannes accueille une icône engagée

Dès lors, on comprend la jubilation de Thierry Frémaux, patron du Festival de Cannes. Fax, mails, courbettes, salamalecs : il a réussi ! D’ordinaire inamovible, détestant les longs courriers, ne donnant presque plus de concerts, voici que Streisand débarque sur la Croisette pour la première fois de sa vie. L’argument « Palme d’or d’honneur » pour sa carrière a fait mouche.

Sa carrière ? Une épopée où le talent, la chance, l’énergie, le culot et l’humour tiennent lieu de méthode. Père mort, mère aigrie, Barbra grandit dans un petit appartement de Brooklyn. Pas d’argent, un physique ingrat, attifée comme l’as de pique, aucun réseau, mais des rêves grands comme Hollywood Boulevard. Elle seule connaît son potentiel : une voix puissante, une tessiture veloutée, un timbre nasal qui envoûte et une fibre comique qui plaît au directeur d’une boîte gay de Greenwich Village. Il engage l’inconnue aux cannes de héron. À 19 ans, elle décroche le rôle-titre d’une farce musicale, Miss Marmelstein. Le séduisant Elliott Gould lui donne la réplique, l’épouse – bonne pioche – et la met enceinte de Jason.

Une carrière entre scandales et consécration

Couple ébouriffant : le chirurgien distrait qui passe son temps à jouer au golf dans le très déjanté MASH de Robert Altman, c’est lui. Mais Streisand ne peut évidemment pas se contenter d’être Mrs Gould. Féministe avant l’heure, ambitieuse, elle aime choquer, entreprendre et réussir. Une femme libre. 1962 : son premier album fait fondre l’Amérique, les Kennedy et le cruel Truman Capote. Deux ans plus tard, la petite joue à Broadway le rôle de Fanny Brice, vedette marrante des Ziegfeld Follies dans les années trente. La même année, l’immense William Wyler quitte sa Californie ouatée pour assister à la pièce. À la fin de la représentation, il glisse sous la porte de sa loge un petit bristol où sont calligraphiées les phrases suivantes : « N’êtes-vous pas fatiguée des planches ? Et, dans ce cas, vous arrive-t-il d’aller au cinéma ? »

Si elle va au cinéma ? La grande aventure commence. Elle sera Fanny Brice mais en Technicolor. Titre ? Funny Girl, un époustouflant drame musical, une folie où elle est de chaque plan. Streisand a vingt-cinq ans : la nouvelle Judy Garland, en plus dingue, c’est elle. Dix semaines de tournage à L.A. : l’irrésistible Omar Sharif joue son partenaire à l’écran et son amant en coulisses. Nous sommes à la veille de la guerre des Six-Jours et des clichés du couple enlacé circulent. « Un Égyptien et une juive : la rencontre inadmissible », titre un journal cairote. Sharif, royal, abat son jeu : « Je n’ai jamais interrogé une femme sur ses origines avant de l’embrasser. » Streisand, les bras au ciel, riposte, tordante : « Les histoires qu’on fait au Caire sont bien peu de choses comparées à la lettre que j’ai reçue de ma tante Rose ! »

Suite logique : nommée aux Oscars, la drôle de fille arrive à la cérémonie vêtue d’un tailleur-pantalon à pattes d’éléphant en tulle noir à sequins totalement transparent. Deux scandales : 1/ Aux Oscars, Miss Streisand, on doit porter une robe longue. 2/ Montrer ses fesses est inadmissible. Oui, mais une tornade est une tornade, on ne la changera pas. Chef de file de l’insolence, elle ouvrira la porte à d’autres folles dingues bourrées de talent : Madonna, Amy Winehouse, Lady Gaga. La fille en pantalon est au bord du coma. Mais Ingrid Bergman, impériale, ouvre la fameuse enveloppe et l’Oscar de la meilleure actrice est attribué à Barbra, qui monte vers l’estrade en titubant, saisit maladroitement la statuette et la gratifie d’un « Hello Gorgeous ! » ironique, formule au second degré demeurée dans les annales d’Hollywood.

S’enchaînent ensuite des comédies loufoques, des albums qu’on s’arrache, des love stories avec les plus beaux play-boys de l’époque : Ryan O’Neal, Don Johnson, Jeff Bridges, Kris Kristofferson, Pierre Trudeau. Don Juan, croqueuse d’hommes, elle se fiche des ragots, choque, se fait traiter d’emmerdeuse et adore ça. Quand Sydney Pollack lui offre le rôle de Katie Morosky, militante communiste et antimaccarthyste aux côtés de Robert Redford dans Nos plus belles années, c’est la consécration. Ce mélo lacrymal, qui valide la thèse qu’un très beau gosse peut tomber fou amoureux d’une fille pas terrible mais d’un charme renversant, bouleverse le monde entier.

L’« effet Streisand » et l’héritage

Après cela, Babs bulle (surnom donné par Redford). Se repose en son domaine. Se marie. Et façonne sans le savoir, sur un malentendu, un phénomène de société qui préfigure l’épidémie des fake news et qui porte son nom. L’affaire débute quand un millionnaire écologiste prend une photo aérienne de sa villa et la poste sur un site. Streisand intente une action en justice. Las ! Sa réaction provoque une déferlante de visiteurs curieux d’un spectacle sans aucun intérêt et d’une banalité navrante. Mais le mal est fait, les trolls affabulent sur la propriétaire, ses secrets, ses sortilèges. Un sociologue baptise cette rumeur crétine « l’effet Streisand ». Autrement dit : si Streisand s’était tue, il n’y aurait eu aucun effet. Le « pas de fumée sans feu » à l’ère d’Internet, en somme.

Babs a quarante ans. Elle veut laisser une trace profonde, singulière, intime et se lance dans l’éprouvant tournage de Yentl, l’adaptation d’une nouvelle d’Isaac Bashevis Singer, son livre de chevet, son Violon sur le toit personnel. Retour aux origines ashkénazes, au shtetl, au début du XXe siècle. Yentl est une jeune fille qui se rebelle contre l’interdiction d’étudier la Torah quand on n’est pas un garçon. Travestie en talmudiste, elle s’enfuit de son village et découvre le monde. Un Orlando yiddish, en quelque sorte. Un peu mégalo, Babs décide de réaliser et de jouer Yentl. Le film est une petite merveille et la musique composée par son copain Michel Legrand recevra un Oscar en 1993.

Depuis ? Apaisée, assagie, la terreur se pose. Elle semble fidèle au bel acteur James Brolin, contemple les huit cents rosiers de son parc et ne fait presque plus de vagues, sauf pour sermonner le président des États-Unis, son punching-ball favori. À Cannes, le soir de la clôture du Festival, l’inimitable Babs sera sur scène, incarnant un demi-siècle hollywoodien, un âge d’or. L’âge d’or d’une gamine née en 1942, rue Pulaski, Brooklyn, à qui sa mère répétait qu’elle était drôle, douée… mais laide.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure