La géographie affective des présidents

par Bernard Poignant |  publié le 31/08/2026

À l’aube de la présidentielle 2027, la géographie personnelle de François Mitterrand, dessinée au fil de sa vie, rappelle une exigence de la fonction : aimer les Français et ne jamais renoncer à l’humanisme.

François Mitterrand avait donné ce conseil à Édouard Balladur : « Il faut que le chef de l’État aime les Français et que les Français sentent qu’il les aime. S’il n’y a pas cette relation affective, cette relation humaine, le reste ne marche pas. » (Photo afpprovider:AFP-PH / AFP)

En cette rentrée 2026, la France entre dans la phase active de l’élection présidentielle. Il faudra attendre janvier, voire février, pour entrer dans sa phase intense, lorsque les prétendants réels seront connus. Pour l’instant, il n’est pas inutile de se pencher sur quelques anciens qui ont occupé la fonction. On pense d’abord à De Gaulle. En réalité, il est « hors concours ». D’abord parce qu’il porte un nom qui précède celui de France. Ensuite parce qu’il a sauvé l’honneur en 1940 et contribué à la victoire en 1944. Tout est dit.

Le conseil politique de François Mitterrand

Le conseil vient de François Mitterrand. Le 17 novembre 1994, il assiste au Congrès des maires de France. Il vient leur dire au revoir, à quelques mois de la fin de son mandat. Devant lui, assis au premier rang et côte à côte, Édouard Balladur, Premier ministre, qui se voit président avant même le vote, et Jacques Chirac, maire de Paris, abandonné par ses amis. Le président est très malade, mais la politique est un remède puissant. À quelques mois du scrutin, il donne donc un conseil. Il en fait une condition : « Il faut que le chef de l’État aime les Français et que les Français sentent qu’il les aime. S’il n’y a pas cette relation affective, cette relation humaine, le reste ne marche pas. » Présent ce jour-là, je n’ai jamais oublié ces quelques phrases.

Lui-même l’a mis en œuvre à sa façon, y compris en faisant connaître la géographie de sa vie. Jarnac et la Saintonge, qu’il retrouvera dans les paysages de Toscane et d’Ombrie. Château-Chinon et le Morvan, où il connaîtra des hivers rudes et des hommes de dur labeur. Latché et ses forêts de pins, qu’il fréquentait suivi de son labrador et vêtu d’un pantalon de velours. Solutré et sa roche, où il dira : « De là, je vois ce qui ne change pas. » Paris, ses bouquinistes, ses librairies et le chevet de Notre-Dame qu’il apercevait de sa maison. Le lac Chauvet, en Auvergne, où il retrouvait chaque fin août ses amis autour d’un chou farci et d’une tarte aux myrtilles. Vézelay et son église, où il s’arrêtait pour se recueillir sur la route de Paris, après avoir échangé avec frère Roger, de l’abbaye de Taizé, lâchement assassiné le 16 août 2005. Suze-la-Rousse, dans la Drôme, pour l’excellente omelette aux cèpes de l’épouse d’Henri Michel, le « député des Côtes-du-Rhône ». Plus tard, Belle-Île, où il aimait se promener quelques mois avant sa mort.

Des territoires en héritage

Certains diront que tout cela, c’est de la « com ». Erreur ! Car ces lieux résonnent dans la tête des Français. Présider une vieille nation ne se résume pas à l’élaboration d’un programme. C’est aussi se situer dans le temps long de l’histoire, au-delà des désaccords et des polémiques du présent.

Deux présidents en ont tiré la leçon : Jacques Chirac d’abord, François Hollande ensuite, en s’ancrant dans la même Corrèze, terre de Résistance, et en traversant la France en tous sens, l’un pour le RPR, l’autre pour le PS. Ils n’ont jamais lâché leur terre d’élection, convaincus que cette fidélité constituait leur socle, y compris au plus profond de leurs traversées du désert politique. Jacques Chirac y a même ajouté le Salon de l’agriculture, où les paysans de toute la France montaient à la capitale et où il passait des heures, en marque d’attention et d’affection. Est-ce une leçon qui vaut encore à l’heure des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle ? Difficile de répondre avec certitude. Mais ce parcours géographique de François Mitterrand, même aux yeux d’un opposant farouche, reflète celui d’un humaniste. Et l’humanisme ne doit jamais quitter la politique, quelles que soient les techniques de communication.

Bernard Poignant