La guerre en Iran, une aubaine pour Poutine

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 11/03/2026

Pendant que les États-Unis et Israël frappent l’Iran, Moscou engrange des dividendes géopolitiques : l’attention se détourne de l’Ukraine, les marchés de l’énergie se recomposent et le Kremlin a la capacité à aider le régime iranien à tenir longtemps.

ARCHIVES : Le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Massoud Pezeshkian signent un traité de partenariat stratégique à Moscou, le 17 janvier 2025. Après l'élimination du Guide suprême Ali Khamenei, Massoud Pezechkian fait partie d'un triumvirat chargé d'assurer la transition politique. (Photo Evgenia Novozhenina / POOL / AFP)

Donald Trump a cru bon de déclarer le 9 mars que la guerre contre l’Iran était « quasiment finie », mais face à un pays de 90 millions d’habitants, grand comme trois fois la France, aux reliefs complexes et à la culture millénaire, renforcé par un dispositif universitaire et de recherche de qualité, face à son régime prêt à tout pour perdurer, y compris contre son propre peuple, une certaine prudence s’impose. Sauf à penser que les objectifs de Trump et de son allié israélien n’allaient pas au-delà de la destruction massive des infrastructures nucléaires et logistiques de l’Iran ainsi qu’une certaine sécurité d’Israël, et ne visaient pas un changement réel de régime. En attendant, derrière la scène, Poutine a toutes les raisons de se réjouir du spectacle.

L’Ukraine reléguée au second plan

La première raison tient à ce l’attention est de nouveau détournée de la guerre en Ukraine. Le déclenchement de la guerre contre l’Iran est si spectaculaire que les médias nationaux et internationaux y ont trouvé matière abondante à commentaires et spéculations.

On voit les dégâts matériels et humains de toutes parts, y compris dans les pays du Golfe, mais il n’est pas aisé de comprendre ce qui s’y joue vraiment, notamment sur le changement de régime en Iran. Certes le Guide suprême a été tué mais presque aussitôt remplacé par son fils, a priori aussi radical.

Pour Poutine l’essentiel est dans le fait que, même en Europe, la guerre en Ukraine est moins présente dans les médias et les opinions publiques. Il peut même se permettre, lui qui est pourtant coutumier du fait, de dénoncer les violations du droit international commises par les États-Unis et Israël. Ironie de l’histoire, face aux difficultés rencontrées par ces deux belligérants confrontés aux drones iraniens, le président ukrainien Zelenski leur a proposé des technologies adéquates pour les combattre, son armée les affrontant jour après jour. Parade intelligente de sa part pour ne pas se faire oublier.

Le retour des produits russes à l’international

À l’évidence, le blocage du détroit d’Ormuz est un élément clé de la stratégie de l’Iran. Ses troupes savent les effets macroéconomiques considérables que cela peut avoir sur l’économie mondiale et les profits que leur allié russe peut en tirer.

C’est pourquoi ils ne peuvent se contenter de cibler Israël ou les bases américaines si nombreuses dans le secteur. Malgré les « excuses » formulées par les autorités iraniennes, ce sont bien des objectifs qataris, bahreïnis ou émiratis, voire saoudiens, qui sont visés, de façon non seulement à bloquer le détroit mais également à frapper les infrastructures logistiques essentielles comme les usines de dessalement de l’eau et les lieux de production industrielle situés sur le Golfe : les hydrocarbures mais aussi d’autres éléments essentiels comme les engrais, par exemple.

Bloquer durablement le détroit d’Ormuz ne peut ainsi se limiter pour eux à frapper par des tirs ou des mines les navires qui s’y aventureraient, mais tout autant empêcher que des produits en sortent. La durée de la guerre est ici une donnée essentielle. Courte, les effets seront notables mais l’économie mondiale peut s’en remettre relativement vite. Plus longue, la crise sera plus dure et pourrait provoquer d’autres embrasements.

Magnifique opportunité pour Poutine, car le monde va avoir plus que jamais besoin de son pétrole, de son gaz et de ses engrais. Trump vient même de lui adresser un signal encourageant en levant provisoirement les sanctions occidentales contre ses livraisons.
Il est donc probable que les vaisseaux « fantômes » qui sillonnent déjà les océans vont se multiplier. Plus ouvertement, l’économie russe en sera ragaillardie d’autant, mais aussi, à n’en pas douter, son effort de guerre.

Un soutien russe accru à Téhéran

En contrepartie, l’Iran peut en attendre un soutien plus net dans cette guerre. La Russie l’a déjà fait profiter de renseignements militaires très précieux concernant Israël et les bases américaines, voire les installations les plus stratégiques des pays du Golfe. Mais cela pourrait aller au-delà selon la durée de la guerre.

Ainsi rien n’interdit de penser que l’Iran soit alimenté en missiles venant remplacer ceux dont le stock va forcément s’épuiser. Ou plus encore que la Russie se mette à fabriquer pour l’Iran les drones qu’il ne serait plus autant en mesure de produire, ces mêmes drones inspirés des « Shahed » iraniens que la Russie fait désormais pleuvoir chaque jour sur l’Ukraine.

L’inconnue chinoise

Reste une autre inconnue majeure : l’attitude de la Chine, elle qui peut souffrir fortement de ce blocage du détroit d’Ormuz dont dépend tant son alimentation énergétique, notamment.
À court terme, elle se tournera vers son voisin russe. À plus long terme, elle pourrait aller au-delà de sa tiédeur actuelle vis-à-vis de l’Iran et lui apporter elle aussi son soutien.
Dans les deux cas, Poutine aura encore gagné.

Jean-Paul de Gaudemar

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