La malédiction de Matignon
Sous la Vème République, seuls deux des vingt-huit Premiers ministres ont franchi la Seine pour gagner l’Élysée, comme si une malédiction frappait les locataires de Matignon.
Depuis 1958, les présidents de la République ont nommé 29 Premiers ministres, mais 28 personnalités, Jacques Chirac ayant été nommé deux fois, par Valéry Giscard d’Estaing en 1974, puis par François Mitterrand en 1986. Parmi ces heureux nommés, seulement deux femmes : Édith Cresson, par François Mitterrand en 1991, et Élisabeth Borne, par Emmanuel Macron en 2022.
De Matignon à l’Élysée, un parcours semé d’échecs
Installés au 57, rue de Varenne, sur la rive gauche de la Seine, beaucoup, même presque tous, ont regardé avec envie la rive droite et son 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Ils ont fait le trajet des dizaines de fois. Le locataire de l’Élysée ne le fait pas dans l’autre sens. Leur résidence est un hôtel, dont ils peuvent être déménagés à tout moment. Celle du président est un palais avec un bail intouchable de cinq ans, éventuellement renouvelable. Est-ce une coïncidence, au moins un symbole ? Les élus au suffrage universel, direct ou indirect, occupent un palais : Bourbon pour les députés, Luxembourg pour les sénateurs, Élysée pour le président. Nommés, les ministres résident sur des places (Beauvau ou Vendôme), le long de rues ou d’avenues (Grenelle, Saint-Dominique, Varenne, Ségur, Bercy…). Comme si les bâtiments traduisaient une légitimité, celle de l’élection, et les autres une légalité, celle de la nomination.
Pourtant, les trois palais reflètent des mœurs légères de l’Ancien Régime. Le palais de l’Élysée a été occupé par la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV. Le palais Bourbon est revenu à Louise-Françoise de Bourbon, fille de Louis XIV et de sa maîtresse Madame de Montespan, et l’hôtel de Lassay a été construit pour l’amant de cette princesse de Bourbon. Quant au palais du Luxembourg, il n’a pas été bâti pour une maîtresse régulière ou une favorite passagère, mais occupé par la duchesse de Berry, fille du Régent Philippe d’Orléans, qui en a fait un lieu de débauche célèbre, conforme à sa réputation de princesse aux mœurs scandaleuses. Il faut quand même remercier la monarchie d’avoir doté la France de si belles demeures qui attirent en masse les républicains lors des Journées du patrimoine.
Deux succès seulement sous la Vème République
Il ne faut pas chercher dans ces histoires troubles l’attrait du palais présidentiel pour les Premiers ministres. Il faut cependant constater que deux seuls ont réussi à franchir le fleuve : Georges Pompidou en 1969, au terme d’une campagne brève après la démission du général de Gaulle, et Jacques Chirac en 1995, au bout de sa troisième tentative, après avoir fait preuve d’une ténacité qui inspire le respect, pas forcément le soutien.
Il faut donc passer les autres en revue. Michel Debré a été candidat en 1981 pour se contenter d’un résultat squelettique de 1,66 %. Jacques Chaban-Delmas a été éliminé en 1974 alors qu’il se voyait dans les deux premiers. Pierre Messmer a fait un tour de piste de quelques heures après la mort du président Pompidou : candidat le matin du 9 avril 1974, il renonçait le soir, au bout de dix heures. Raymond Barre part favori en 1988 sans atteindre le second tour. Laurent Fabius tentera sa chance dans la primaire socialiste de 2007 sans succès. Michel Rocard s’est préparé pendant des années avant de devoir laisser la place à François Mitterrand ; il pensera même, en 2007, remplacer au pied levé Ségolène Royal. Pierre Bérégovoy y songeait, mais sa mort volontaire interrompra son destin. Édouard Balladur se croyait président avant d’être candidat en 1995, mais s’inclinera devant son vieil « ami » Chirac. Alain Juppé, plébiscité par les sondages, sera éliminé par les électeurs de la primaire de 2016.
Lionel Jospin connaîtra l’humiliation du 21 avril 2002. Dominique de Villepin revient pour 2027, auréolé de son discours du 14 février 2003 à l’ONU. François Fillon était en piste pour 2017 avant que le prix de ses costumes ne le prive de la présidence. Manuel Valls a tenté de prendre le relais de François Hollande en 2016, mais il est battu par le frondeur Benoît Hamon. On dit que Bernard Cazeneuve y pense beaucoup pour le scrutin du printemps 2027 ; il ne dément pas. Édouard Philippe est déjà en campagne et sillonne la France. On dit que ses amis encouragent Jean Castex, qui ne les décourage pas. Gabriel Attal ne cache pas ses ambitions pour aujourd’hui ou pour demain. Michel Barnier aurait tant aimé en être et il doit toujours y penser. On imagine François Bayrou déçu de ne pouvoir concourir après trois essais, mais Matignon apparaît comme son point d’arrivée. Quant à Sébastien Lecornu, on a compris qu’il se réservait pour les quinquennats suivants.
Il reste quelques-uns qui n’ont pas été tentés par cette compétition : les deux femmes, Édith Cresson et Élisabeth Borne, le haut fonctionnaire et diplomate Maurice Couve de Murville, les deux provinciaux de l’Ouest, Jean-Pierre Raffarin et Jean-Marc Ayrault. À moins que… Deux élus sur les 28 nommés sont donc devenus présidents. Ceux qui ont occupé cet hôtel devraient réfléchir avant de chercher à occuper un palais.



