La pensée sous haute surveillance
Tout le monde s’accorde à dire que la liberté d’expression est un droit fondamental, indissociable de la démocratie. Mais ces derniers temps, la censure et le boycott veulent soustraire à ce droit des films, des concerts, des chroniques… et ceux qui les font.
Grande première : des journalistes sont désormais dénoncés par des syndicats de presse, comme le SNJ-CGT, qui réclament leur éviction des antennes. Ces syndicats ont ainsi réussi à déclencher deux jours de grève à France Inter contre une chronique dominicale de 150 secondes, nullement sulfureuse, confiée à Charles Sapin, nouveau directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, jusque-là journaliste au Point.
Plus stupéfiant encore : 300 personnalités de la culture ont signé une pétition, non pour défendre la liberté d’expression et le pluralisme — ce qui aurait été rassurant —, mais pour demander la suppression de la chronique de Sapin. Parmi les signataires, des personnalités comme Annie Ernaux ou Virginie Despentes.
Les syndicats et les personnalités du monde des lettres ont obtenu gain de cause : samedi, la direction de France Inter a supprimé la chronique de Charles Sapin et lui a proposé, à la place, de participer à un débat. Fallait-il encadrer sa pensée, jugée trop dangereuse ? Il a refusé.
Et voilà que les syndicats se mobilisent également contre Sonia Mabrouk, qui vient d’arriver sur BFM après avoir été l’une des figures de CNews.
Des artistes, eux, voient leurs concerts contestés par des manifestations organisées devant les salles de spectacle. Barbara Butch, par exemple, est prise pour cible pour avoir soutenu la proposition de loi Yadan contre l’antisémitisme.
La pensée sous contrôle
Plus inquiétant encore, au nom d’un antifascisme imaginaire, LFI lance ses troupes contre tous ceux qui osent déplaire aux Insoumis ou à Jean-Luc Mélenchon, encourageant insultes et menaces sur Internet et désignant à la vindicte des humoristes comme Sophia Aram, des philosophes comme Raphaël Enthoven et des dizaines d’autres intellectuels du monde de la culture et des idées.
À l’autre extrémité du spectre politique, de grands capitalistes comme Vincent Bolloré utilisent leur puissance économique pour tenter d’imposer, lorsqu’ils le peuvent, une pensée dominante au sein de leur groupe : de la télévision, avec Canal+ et CNews, à l’édition, en passant par les journaux, la radio et la musique. On l’a vu avec les Relay, appelés désormais à privilégier la diffusion des livres du groupe Hachette, ou avec le licenciement brutal d’Olivier Nora, directeur de Grasset, maison mythique de l’édition française.
Dans ce marécage idéologique, le fil conducteur est toujours le même : la police de la pensée. Qu’elle se prétende « populaire » ou qu’elle soit « capitaliste », la logique consiste à faire taire ce qui dérange et, avec lui, une liberté d’expression indispensable à la démocratie.
La censure sans frontières
Puisque nous parlons de démocratie, une polémique survenue hors de France mérite également d’être évoquée. Naza, un film israélien projeté et primé au Festival de Venise, a déclenché une violente campagne contre ses deux réalisateurs, accusés dans leur pays d’être des traîtres pour avoir interviewé des militaires anonymes évoquant les victimes civiles à Gaza.
« Dommage collatéral » : c’est le sens du titre de ce documentaire, Naza, en hébreu. Face aux menaces de mort visant les réalisateurs et au ministre israélien de la Culture, qui demande qu’ils soient déchus de leur nationalité, une pétition de soutien à Rachel Shor et Yuval Abraham a été signée par 1 700 cinéastes israéliens. Ils n’ont pas vu le film, qui n’a pas encore été projeté en Israël, mais appellent « toute personne qui se bat encore pour la liberté d’expression et de création à exprimer son soutien et sa solidarité ».
Et cela au moment même où les artistes israéliens sont, eux, boycottés dans de nombreux endroits à travers le monde.
Boycotter n’est pas censurer
Censure ? Boycott ? Face à une liberté d’expression malmenée, l’État français doit rester ferme sur les principes et sur les lois qui encadrent cette liberté et interdisent notamment les discours de haine, le racisme, l’antisémitisme et les appels à la violence.
Quant au boycott culturel, chacun reste libre de le pratiquer à titre individuel. Je peux décider de ne pas acheter un livre, de ne pas prendre de billet pour un concert ou de ne pas regarder une chaîne de télévision. Ce n’est pas de la censure : c’est l’exercice de la liberté individuelle.
Chronique diffusée sur Radio RCJ, jeudi 17 septembre



