La trêve Jospin
La journée du jeudi 26 mars restera celle où, grâce à l’hommage rendu à Lionel Jospin, la gauche socialiste réunie a pu savourer sa splendeur passée. Quel contraste avec le bruit et la fureur de 2026 !
Un enterrement peut-il être heureux ? Il régnait une atmosphère hors du temps en cette après-midi de printemps fraîche et ensoleillée, dans ce cimetière Montparnasse où les socialistes réunis étaient venus dire adieu à leur ami Lionel Jospin. Comme une bulle de bonheur malgré la tristesse, où ils se sont remémoré cet heureux temps, celui où la gauche incarnait encore l’espoir de meilleurs lendemains.
Aux Invalides, l’unité retrouvée
Sous Jospin, ils avaient fait carton plein : à la fois la croissance, l’emploi, la réduction de la dette et les réformes sociales, comme bien sûr les controversées 35 heures, mais aussi les emplois-jeunes, la CMU, le PACS. Au gouvernement, il y avait une « dream team » : DSK, Martine Aubry, Élisabeth Guigou et les autres… Ils avaient réconcilié l’économie et le social et récolté tant de recettes qu’on avait soupçonné Laurent Fabius d’avoir constitué une cagnotte… C’est dire.
« La gauche était belle », a résumé Pierre Moscovici, avant que François Hollande, défait, ne regrette : « avec Jospin, c’est une part de nous-mêmes qui s’en va ». Et quelle part ! Le matin même, dans la cour du dôme des Invalides, ils avaient retrouvé leur fierté. Celle de l’honneur d’une cérémonie en hommage national à leur icône, Lionel Jospin. Un grand portrait de lui derrière son dos et son cercueil posé devant lui à même le sol, Emmanuel Macron avait prononcé un très beau discours, plein d’émotion. De ceux dont il a le secret lorsqu’il s’agit de commémorer l’entrée de grands hommes au Panthéon. Il n’existe plus alors ni gauche (les ministres du gouvernement Jospin et les membres de son cabinet), ni droite (le gouvernement actuel), mais 400 invités, y compris la famille et les amis, concentrés sur la même mission : redonner à la République ses lettres de noblesse. Comme celle, dit Macron, dont Jospin s’était acquitté sous François Mitterrand, à l’exemple de Léon Blum : garder la vieille maison, à savoir le Parti socialiste.
La nostalgie de la gauche plurielle
À l’écouter, François Hollande a dû se sentir concerné. Car, entre les deux hommes, l’analogie est frappante. Comme François Mitterrand, élu président, préféra confier à Lionel Jospin les rênes du Parti socialiste plutôt que de le nommer ministre, Jospin choisit Hollande pour diriger le Parti socialiste. Une vraie preuve de confiance : entre un chef de l’État, ou un chef de gouvernement en période de cohabitation, et le chef du parti majoritaire, la proximité est quotidienne.
C’est dire si François Hollande connaissait bien Jospin. « Il n’était pas distant, il était exigeant. Il n’était pas moralisateur, il était droit. Il donnait à la synthèse un art de la politique. Il nous a fait pleurer : de joie en 1997, de tristesse le 21 avril 2002 », laissant sa famille politique seule face à son destin et à ses responsabilités, « seuls avec nous-mêmes et avec notre conscience ».
Merci Lionel ! étaient venues dire les nombreuses personnalités qui incarnaient, dans ce cimetière, l’histoire de la gauche des cinquante dernières années. De Daniel Vaillant, l’historique de la bande des quatre, qui, avec Jospin dans le 18e arrondissement de Paris dominé à la fin des années 1970 par les communistes, avait entamé la reconstruction du Parti socialiste après Épinay, jusqu’aux tout récents vainqueurs des élections municipales de 2026 : le trio symbolique constitué de Benoît Payan et d’Emmanuel Grégoire, coachés par Bertrand Delanoë, un si proche de Jospin qu’il n’a pas voulu prendre la parole pour ne pas laisser son émotion le déborder.
Présent, le premier secrétaire Olivier Faure ne parle pas ; ni Boris Vallaud, qui retient sa position concernant sa sortie ou non de la direction du Parti socialiste. L’heure n’est pas à l’affrontement ni aux mauvaises querelles, mais au souvenir de la gloire passée de la gauche. C’est le moment béni de la « trêve Jospin ».
Une parenthèse dorée où fut souvent prononcée l’expression de « gauche plurielle » que Lionel Jospin avait inventée. Quel contraste avec le tohu-bohu d’aujourd’hui ! Il n’y avait qu’à remarquer le visage exceptionnellement crispé de François Hollande pour se demander si, un jour, la gauche pourra se relever pour redevenir ce qu’elle a été. Mais paradoxalement, qu’elle fut apaisante, la trêve du jeudi 26 mars 2026…



