La vague trumpiste gagne la Colombie
Avec 49,7 % des voix, Abelardo de la Espriella fait basculer la Colombie du côté de la droite extrême. Son challenger de gauche, Ivan Cepeda, soutenu par le président sortant, le talonne avec 48,7 %. Une défaite pour la gauche colombienne dont Washington entend bien profiter.
« Mano dura », une main de fer. C’est sous cette bannière que le candidat de la droite radicale a mené sa campagne. Abelardo de la Espriella a promis d’augmenter le budget de la défense, de venir à bout des groupes armés et du narcotrafic, ainsi que de sceller une alliance avec l’administration Trump. Le secrétaire d’État Marco Rubio n’a pas attendu la proclamation officielle des résultats pour annoncer un renforcement de la coopération en matière de sécurité.
Un populiste assumé surgit au moment où la droite colombienne peinait encore à digérer la défaite d’Alvaro Uribe en 2010. Dimanche, le futur président a remporté la mise en agrégeant les voix de la droite classique et de la droite extrême. On a déjà observé un phénomène comparable lors des récentes élections présidentielles chiliennes.
Avocat pénaliste de 47 ans, Abelardo de la Espriella n’a jamais exercé le moindre mandat électif. Les Colombiens le connaissent pourtant depuis longtemps. Cette figure du barreau a défendu à plusieurs reprises des personnalités impliquées dans des affaires de corruption ou de blanchiment, des responsables du narcotrafic ainsi que des stars du football. Dans ses meetings, il répétait à l’envi qu’il ne faisait pas partie de la « caste politique ». En réalité, le candidat antisystème bénéficie d’appuis solides dans les milieux économiques et financiers de Bogota.
Celui que ses adversaires comme ses partisans appellent « le Tigre » a bricolé son programme en faisant un copié-collé des thèmes déjà agités par tous les démagogues du continent. On en retiendra deux. Sa « mano dura » doit s’appliquer aussi bien à la lutte contre le narcotrafic qu’aux mouvements de guérilla qui subsistent malgré l’accord de paix signé avec les FARC en 2016. La question sécuritaire a d’ailleurs dominé cette campagne, ouverte par l’assassinat d’un candidat potentiel en juin de l’année dernière. L’autre mantra du futur président consiste à réduire le rôle de l’État, à l’image de l’Argentin Javier Milei, « l’homme à la tronçonneuse ». Plus fort encore que son mentor, il veut faire maigrir l’appareil d’État de 40 %.
La victoire d’Abelardo de la Espriella a surpris de nombreux Colombiens, qui ont connu par le passé les ravages des affrontements entre groupes armés, forces de sécurité et paramilitaires. Ce changement de cap apparaît en partie comme un réflexe de peur face à la dégradation de la situation sécuritaire dans un pays où les violences armées connaissent une nette recrudescence.
Washington renforce son influence régionale
En réalité, la bascule politique colombienne constitue la dernière réplique d’un séisme amorcé avec l’arrivée au pouvoir du Brésilien Jair Bolsonaro, aujourd’hui emprisonné. En moins de deux ans, des candidats ultraconservateurs sont arrivés au pouvoir en Bolivie, en Équateur, au Honduras, au Salvador, en Argentine et au Chili.
En décembre dernier, la stratégie de la Maison-Blanche était exposée sans détour dans le document de « sécurité nationale ». Il s’agissait de reprendre le contrôle de « l’hémisphère occidental ». Pour l’administration Trump, le banc d’essai de ce retour en force sur le continent fut le Venezuela. Les frappes américaines contre des vedettes rapides supposées transporter de la drogue ont fait quelque deux cents victimes en mer des Caraïbes. Au passage, l’enlèvement du président Maduro a permis à Washington d’ouvrir le marché pétrolier aux compagnies texanes.
La lutte contre le narcotrafic n’est donc qu’un habillage dans cette stratégie de reconquête d’un continent où les investissements chinois dominent largement. C’est d’ailleurs le paradoxe colombien : Bogota est le seul pays de la région qui ne connaît pas une telle dépendance vis-à-vis du géant chinois.
Partout ailleurs, les sociétés chinoises investissent massivement depuis le début du siècle. L’exemple le plus spectaculaire est l’ouverture, en 2024, du gigantesque port de Chancay, sur la côte péruvienne, dont les 3,6 milliards de dollars de coût ont été financés à 60 % par Pékin. Dès son arrivée à la Maison-Blanche, Trump a également jeté son dévolu sur le canal de Panama : les deux sociétés chinoises qui exploitaient les écluses à l’entrée et à la sortie de cette voie stratégique ont perdu leurs contrats.
La présence des services antidrogue américains, la célèbre DEA, a été relancée cet hiver sous la forme d’une coalition anticartels baptisée « Boucliers des Amériques ». À ce jour, dix-sept États y ont adhéré. Certains pays acceptent cette tutelle de Washington, comme on l’a vu en Équateur, où des opérations américaines ont déjà eu lieu et provoqué des bavures. D’autres, comme le Guatemala, supportent difficilement cette pression, estimant ne pas avoir les moyens de résister à cette militarisation de la lutte antidrogue.
Le Brésil et le Mexique sous pression
La « vague d’ultra-droite » qui balaie l’Amérique latine n’a pas encore atteint le Brésil ni le Mexique, qui n’ont pas signé la coalition anticartels. Mais la tension est vive entre Brasilia et Washington à l’approche des élections présidentielles d’octobre prochain. L’administration Trump vient de classer deux groupes de trafiquants parmi les « organisations terroristes étrangères ». Lula da Silva, candidat à sa réélection, a mis en garde le président américain contre toute ingérence dans le scrutin. Dans le viseur de Trump, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum demeure sans doute la cible principale. Cette dernière défend la souveraineté de Mexico en refusant toute présence militaire américaine sur son sol dans le cadre de la lutte antidrogue. Elle a également défendu son bilan en matière de lutte contre l’immigration clandestine et combat, avec l’appui de l’armée, les gangs qui défient en permanence l’État. Combien de temps pourra-t-elle maintenir cette ligne ? C’est bien toute la question.



