L’affaire Bardella peut-elle couler Marine Le Pen ?

par Valérie Lecasble |  publié le 29/09/2026

Que les propos écrits il y a treize ans par le président du RN et révélés par Mediapart soient ou non exacts, l’affaire laissera des traces. Elle peut déstabiliser la candidate à l’élection présidentielle, d’autant que les « boules puantes » dénoncées par Marine Le Pen pourraient provenir de… son propre camp.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), s'exprime devant la presse à La Seyne-sur-Mer, le 27 septembre 2026, lors d'une soirée électorale pour les élections sénatoriales. (Photo Thibaud MORITZ / AFP)

La polémique autour de l’antisémitisme de Jordan Bardella peut se révéler lourde de conséquences. L’histoire et l’enquête démêleront le faux du vrai mais, d’ores et déjà, un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés.

On a d’abord envie de croire en la véracité des révélations de Mediapart. Lors des faits relatés, à l’été 2013, Jordan Bardella n’a que 17 ans, il n’est pas encore secrétaire départemental du Front national en Seine-Saint-Denis. Il aurait alors écrit, selon Mediapart, que « toutes les banques sont détenues par des juifs ». Et il aurait considéré que « le juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler, un sioniste est forcément juif et en profondeur ». Et de citer en exemples Bernard-Henri Lévy et Jacques Attali, symboles selon lui de ceux qui prônent « la domination d’Israël sur le nouvel ordre mondial ».

Des écrits antisémites attribués à Bardella

Pourquoi croire que Jordan Bardella ait prononcé ces paroles scandaleuses, lui qui a tout aujourd’hui du gendre idéal ? Parce qu’il était alors jeune, inconscient, inexpérimenté et radical. Il était proche, révèle Le Monde, de François Paradol, alors âgé de 25 ans, qui venait tout juste de quitter le mouvement d’extrême droite « Égalité et Réconciliation » d’Alain Soral, tristement connu pour ses prises de position nationalistes, antisionistes et complotistes. Au point que l’intellectuel écopera en 2019 d’une année de prison ferme pour avoir contesté l’existence de la Shoah. Biberonné à ses idées, François Paradol est encore aujourd’hui le directeur de cabinet de Jordan Bardella…

Surtout, on est en 2013, neuf années avant la fameuse « stratégie de la cravate » déployée à l’Assemblée nationale par les députés du Rassemblement national pour faire croire à leur « normalisation ». C’est encore le temps de l’ancien Front national de Jean-Marie Le Pen, connu pour ses dérapages à la « Durafour crématoire » et autres joyeusetés négationnistes pour relativiser, voire nier, le génocide de la Shoah. Quoi de si surprenant qu’à cette époque le FN intègre parmi ses troupes le jeune Bardella dont les idées semblent coïncider avec celles du parti de Jean-Marie Le Pen ?

Des tensions internes au Rassemblement national

Enfin, et c’est peut-être le plus grave pour Marine Le Pen, les écrits qui ont été longuement recueillis par les enquêteurs de Mediapart proviendraient, assure-t-on, de sources internes. Une complication sévère pour la candidate à la présidentielle car la confirmation de cette présomption indiquerait que la machine à broyer est en marche au sein de son parti.

On sait que depuis qu’elle a décidé de se présenter elle-même, Jordan Bardella fait grise mine, déçu, alors qu’il s’y était préparé, de ne pouvoir y aller lui-même. Entre les deux, une certaine distance s’est installée. Ce que l’on dit moins, c’est que l’entourage historique de Marine Le Pen fait tout désormais pour accélérer leur séparation. Pourquoi Jordan Bardella s’arrogerait-il Matignon dès lors que les sondages sont favorables à Marine Le Pen ? Il serait donc temps d’exécuter son trop ambitieux ex-poulain pour reprendre la main.

Désormais, la vieille garde qui était dès le début aux côtés de la fille pour détrôner son père entend bien tirer les profits de son engagement de la première heure. C’est à elle et non plus à Bardella d’incarner la transformation du nouveau Rassemblement national et de défendre son propre programme.

Ce qui conduit à un recentrage de Marine Le Pen sur son clan historique autour de sa famille et de ses amis proches. Il s’agit de sa sœur Marie-Caroline et son mari Philippe Olivier, Louis Aliot, son ancien compagnon, Jean-Philippe Tanguy, Bruno Bilde, Caroline Parmentier ou Wallerand de Saint-Just.

Le départ brutal de François Durvye, conseiller spécial de Jordan Bardella qui avait tenté de « moderniser » la ligne économique et de rapprocher le RN des patrons, a ouvert la voie et permis d’accélérer le repli sur soi du noyau dur des soutiens de Marine Le Pen. Et qu’importe s’il faut pour cela sacrifier Jordan Bardella.

La campagne de Marine Le Pen fragilisée

Après avoir hésité, Marine Le Pen fait preuve d’une détermination farouche à aller jusqu’au bout. Afin d’éviter tout arrêt hasardeux de la Cour de cassation – qui la rendrait de nouveau inéligible si elle gagnait ou lui ferait porter un bracelet électronique si elle perdait –, ses avocats s’apprêteraient à multiplier les recours afin d’enjamber la présidentielle qui lui apporterait sa précieuse immunité si elle devait la remporter.

Mais le risque de tout ceci est… qu’elle n’y parvienne pas. Marine Le Pen peut-elle se passer de Jordan Bardella pour gagner l’élection présidentielle ? Ceux qui y croient obèrent tout le travail de modernisation qu’a opéré son poulain pour propulser le Rassemblement national dans le jeu de la politique moderne. Ils négligent aussi les échecs à répétition de leur candidate qui l’ont plombée jusqu’ici.

C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, dit l’adage. Mais l’éventuelle absence de Jordan Bardella pourrait leur ôter une bonne part de leur piment.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique