L’antisémitisme reprend des couleurs

par Annette Lévy-Willard |  publié le 05/10/2026

À 17 ans, on serait trop jeune pour savoir ce qu’on écrit. À plus de 70 ans, peut-être trop vieux pour mesurer ce qu’on dit. Entre Jordan Bardella et Jean-Luc Mélenchon, l’antisémitisme se découvre soudain beaucoup d’excuses.

Le média d'investigation Mediapart a révélé, le 1er octobre 2026, avoir pu authentifier des messages antisémites datant de 2013 attribués au président du Rassemblement national, Jordan Bardella ; ce dernier nie en être l'auteur. (Photo Kenzo TRIBOUILLARD / AFP)

Cette campagne présidentielle a commencé avec la question de l’antisémitisme à gauche qui s’incruste dans le débat politique. Jean-Luc Mélenchon dérape sur des jeux de mots autour de noms juifs et met en avant Rima Hassan, qui multiplie les attaques contre les « sionistes », terme devenu aujourd’hui, dans certains discours, un mot-clé pour viser les Juifs.

Le leader de LFI fait de Gaza un argument électoral, devenu une véritable obsession chez les Insoumis. Il lâche ses troupes contre Raphaël Glucksmann, traité de « sioniste » par des militants, contre des artistes juifs dont certains réclament l’interdiction de spectacle. Chez les Insoumis, les insultes et les menaces sur Internet se multiplient, tandis que la violence politique se trouve justifiée au nom d’un combat contre un fascisme imaginaire.

L’année dernière, l’avocat Richard Malka a publié Passion antisémite (Grasset), texte de la plaidoirie prononcée lors du procès intenté par La France insoumise à Raphaël Enthoven. Celui-ci avait écrit sur X : « La France insoumise est un mouvement détestable, violent, complotiste, passionnément antisémite. » Il réagissait alors à l’agression de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann par des militants mélenchonistes lors d’une manifestation du 1er Mai.

Manuel Bompard, coordinateur de LFI, avait porté plainte contre Raphaël Enthoven pour injure publique.

Au procès, Richard Malka avait conclu sa plaidoirie en défense d’Enthoven par ces mots : « À travers lui, c’est la question de l’antisémitisme de gauche qui est posée et, plus largement, le retour de la question juive qui décide en partie de notre avenir politique, éthique, civilisationnel… Il faut témoigner pour que l’ignorance ne soit pas une force. »

Depuis le 7 octobre 2023, les agressions antisémites se sont multipliées en France.

Le « masque » de Bardella

Et voilà que l’antisémitisme de droite fait, à son tour, un spectaculaire retour dans l’actualité, avec la polémique autour du « masque » de Jordan Bardella, candidat RN puis ex-candidat à la présidence de la République, éventuel Premier ministre de Marine Le Pen. Il est aujourd’hui le numéro deux du premier parti politique de France, qui vient de faire une entrée historique au Sénat.

Ce « masque », c’est Bardella lui-même qui en parle dans un long message publié sur X au lendemain des révélations de Mediapart. Les journalistes du site affirment qu’à 17 ans, en 2013, le jeune Jordan Bardella a écrit, avec de nombreuses fautes d’orthographe, des messages antisémites : « Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les écraser et les voler, un sioniste est forcément juif, et en profondeur. En France, deux beaux exemples sont BHL ou Attali. Et c’est ce qu’ils veulent, un nouvel ordre mondial dominé par Israël. »

Pour Jordan Bardella, il s’agit de « faux grossiers ». Mais dans le message où il se défend d’être antisémite, il écrit, de façon assez étrange : « Je ne fais pas de politique avec un masque. Et je n’en faisais pas à 17 ans, je commençais ma vie. Mes idées sont celles que j’affirme publiquement haut et fort, celles que je partage avec tous les Français que j’ai la chance et le bonheur de rencontrer, en présence ou en l’absence de caméras. »

Si je comprends bien le raisonnement du leader du RN, il dit aujourd’hui ce qu’il pense, sans masque, lorsqu’il fait de la politique. Mais à 17 ans, puisqu’il n’en faisait pas encore, il pouvait écrire n’importe quoi : il était jeune, confus, il « commençait sa vie ».

Il pourrait être plus clair et dire qu’il a écrit des propos antisémites ignobles et qu’il les regrette. Mais non. Si, comme l’affirme Mediapart, l’authenticité des écrits de Bardella jeune est établie, la situation deviendra difficile pour lui. L’antisémitisme est une chose ; mentir publiquement à ce sujet et engager une procédure en diffamation devant la justice en serait une autre, particulièrement lorsqu’on aspire au minimum à devenir Premier ministre.

L’héritage de l’extrême droite

Que l’antisémitisme ait imprégné les milieux dans lesquels évoluait le jeune Bardella n’a rien d’une surprise. En 2013, il fréquente l’univers complotiste d’Alain Soral et adhère à un parti qui s’appelle encore le Front national, dont le président d’honneur est Jean-Marie Le Pen. Un parti dont l’histoire passe par d’anciens Waffen-SS et des anciens de l’OAS en Algérie.

Son mentor d’alors, Alain Soral, violemment antisémite, a d’ailleurs déclaré dans une interview : « Le petit Bardella, je l’ai connu, il est passé par chez moi, très calé en révisionnisme historique. »

Il y a quelques années, interrogé à la télévision sur les dérives antisémites de Jean-Marie Le Pen — pour qui les chambres à gaz étaient « un détail de l’histoire » —, Jordan Bardella avait répondu qu’il ne croyait pas que Jean-Marie Le Pen soit antisémite.

L’antisémitisme n’est plus à la mode chez Marine Le Pen, qui lui préfère désormais le discours anti-immigration. Dans son entreprise de « dédiabolisation » du RN, il faut se débarrasser de cette étiquette pour parvenir au pouvoir. Depuis les révélations de Mediapart, Bardella rappelle donc sans cesse qu’il a marché aux côtés de Marine Le Pen lors de la grande manifestation contre l’antisémitisme. Il insiste également sur ses voyages en Israël, où il a été reçu officiellement.

La dédiabolisation à l’épreuve

Le noyau dur des électeurs lepénistes ne semble pas ébranlé par ces accusations d’antisémitisme. Selon un premier sondage HuffPost-YouGov, 92 % des sympathisants RN rejettent l’idée d’une démission de leur chef. En dehors des sympathisants du parti, 60 % des personnes interrogées jugent ces déclarations antisémites « très graves », mais près de la moitié — 47 % — considèrent qu’elles ne justifient pas une démission.

Le RN passe son temps à tenter de dédiaboliser son image, allant jusqu’à exclure avec fracas les « brebis galeuses » qui se présentent sur ses listes. Pourtant, l’extrême droite reste l’extrême droite.

Irritée par le scoop de Mediapart — une « bouffonnerie », selon Marine Le Pen —, celle-ci conseille aux journalistes qui l’interrogent « d’enfiler un gilet pare-balles ». Une formule qui ne donne pas une vision particulièrement rassurante de la liberté de la presse sous une éventuelle présidence Le Pen entre 2027 et 2032.

Et lorsque j’entends certains commencer à excuser l’« antisémitisme de jeunesse » de Bardella ou les « dérives de vieillesse » de Mélenchon, je leur pose cette question volontairement absurde : vous préférez l’antisémitisme rouge ou brun ?

La bonne réponse est simple : ni l’un ni l’autre.

Chronique diffusée sur Radio RCJ, jeudi 1er octobre

Annette Lévy-Willard