L’ascension des fanatiques du « grand Israël »
Depuis le 7 octobre 2023, la société israélienne ne cesse de se droitiser. Symbole de cette évolution : la trajectoire d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité de Benyamin Netanyahou.
C’est un anniversaire, la maîtresse de maison a organisé une fête pour son mari. Les invités se pressent, le gâteau trône au milieu de la salle, mais la pièce montée est inhabituelle : elle est recouverte d’un glaçage blanc, lui-même orné… d’un nœud coulant doré. En arc de cercle, on peut lire cette phrase : « Parfois les rêves deviennent réalité ». Mieux : le gâteau est enveloppé d’un voile de plastique où apparaissent une carte du « grand Israël » et une paire de pistolets. Ainsi a-t-on célébré les 50 ans d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité intérieure du cabinet Netanyahou.
Ben-Gvir, figure de la droite radicale
Les Israéliens n’ont pas eu de mal à décrypter cette image : elle résume la politique de la coalition au pouvoir. Le permis de port d’armes a été assoupli à l’initiative de Ben-Gvir après l’assaut terroriste du 7 octobre ; le développement accéléré de la colonisation en Cisjordanie, c’est lui aussi. La corde, enfin, est une allusion à la nouvelle loi sur la peine de mort réservée aux Palestiniens reconnus coupables d’assassinat, un projet porté depuis des années par le parti de Ben-Gvir.
L’actualité de 2026 éclaire d’une lumière crue la trajectoire de cet homme, qui occupe l’espace médiatique à la manière d’un Donald Trump. Au moment de la signature des accords d’Oslo en septembre 1993, Ben-Gvir a 17 ans. Adolescent, il a déjà rejoint le parti suprémaciste du rabbin Kahane ; on le voit s’en prendre à des manifestants palestiniens de la première Intifada, ou faire le coup de poing contre des Israéliens qui défilent pour soutenir le processus de paix.
On entend parler de lui pour la première fois en 1995. Devant une caméra, il brandit un trophée : l’emblème de la Cadillac officielle du Premier ministre Rabin qu’il vient d’arracher, avec ce commentaire : « Nous avons eu sa voiture et nous l’aurons lui aussi. »
Signataire des accords d’Oslo, Yitzhak Rabin était la figure du traître, celui qui avait renoncé au projet du « grand Israël ». Quelques semaines plus tard, le « traître » était assassiné par le militant d’extrême droite Yigal Amir. Rien d’étonnant si, au tout début de sa trajectoire politique, Ben-Gvir était fiché par le Shin Bet comme « terroriste »…
Une droitisation accélérée depuis le 7 octobre
On a longtemps pensé que l’attelage monté par Netanyahou en 2022 avec Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich était une alliance de circonstance avec deux petites formations d’extrême droite pour sécuriser sa majorité à la Knesset. En réalité, le ministre de la Sécurité et celui des Finances n’ont jamais cessé de gagner du terrain. Netanyahou s’est plié à leurs injonctions d’autant plus facilement qu’il est lui aussi partisan du « grand Israël ». Il n’en parlait jamais en ces termes, bien sûr, préférant évoquer parfois l’idée d’un nouveau Moyen-Orient.
Et puis le 7 octobre a changé la donne. L’union nationale s’est faite pour briser le Hamas. Après deux ans de guerre, la destruction totale de la bande de Gaza débouche sur un vague cessez-le-feu, où l’on dénombre encore plus de 700 victimes depuis octobre dernier.
La société israélienne, elle aussi, est chamboulée, certes pas dans le sens de l’apaisement avec les Palestiniens. Bien au contraire. Malgré les pétitions de soldats ou les protestations d’anciens responsables de la sécurité pour arrêter la guerre, comme on l’a vu en 2025, on constate aujourd’hui une nette droitisation de l’opinion. À six mois des élections législatives, le Likoud du Premier ministre remonte dans les sondages par rapport au début de 2024. S’il continue, il pourrait se maintenir au pouvoir avec quelque 52 sièges de députés favorables et sans doute les mêmes alliés.
Autre surprise : il y aura un demi-million de nouveaux électeurs lors du scrutin d’octobre prochain. Selon un premier sondage, 59 % de ces jeunes de 18 à 21 ans préfèrent le bloc actuellement au pouvoir, ce qui a fait dire à certains politistes que la nouvelle génération était la plus à droite et la plus fanatique de l’histoire d’Israël. Dans ces conditions, l’alliance de l’opposition centriste qui vient de voir le jour avec l’union de Naftali Bennett et Yaïr Lapid a peu de chances d’obtenir le départ de Netanyahou.
La Cour suprême face à un tournant
En six mois, tout peut encore évoluer car la guerre est loin d’être terminée au Liban et la situation se dégrade chaque jour davantage en Cisjordanie. Un signe ne trompe pas, cependant : parmi les invités conviés à l’anniversaire du ministre Ben-Gvir, on a noté la présence de nombreux députés du Likoud. Tout se passe comme si la vieille formation de la droite israélienne était en effet sur le point de basculer dans un sens purement illibéral au détriment de son courant démocrate.
Dans ce climat délétère, on attend avec intérêt la réaction de la Cour suprême qui doit rendre son avis sur la loi introduisant la peine de mort pour les seuls Palestiniens, qualifiée de « loi d’apartheid » par l’opposition comme par de nombreux juristes. Depuis trois ans déjà, Netanyahou veut rogner sur les prérogatives de cette institution clé pour exercer un contre-pouvoir. Par centaines de milliers, les Israéliens ont défilé pour défendre ce qu’ils estiment être, avec raison, la clé de voûte de l’État de droit. Autant dire que la décision de la Cour signera un tournant historique pour Israël.



