Laura Kasischke, la piscine et la Lune

par Élizabeth Gouslan |  publié le 23/08/2026

Tout semble calme, lumineux, presque trop parfait. Laura Kasischke sait mieux que personne ce qui peut se cacher sous cette tranquillité … Dans Baignade surveillée, la douceur de l’été ne tarde pas à se fissurer.

« Baignade surveillée » de Laura Kasischke (Auteur), Céline Leroy (Traduction), Éditions Gallimard - Laura Kasischke, écrivaine américaine en 2007. (Photo ULF ANDERSEN / Aurimages via AFP)

Le titre — Baignade surveillée — est une antiphrase, bien sûr. L’impressionnant roman de Laura Kasischke — qui, de texte en texte, cisèle une œuvre fascinante — décrit le contexte et les conséquences d’une tragique noyade. Au début de l’intrigue, le soleil brille, et Mrs Mannings, comme chaque été, conduit ses deux enfants à la piscine du Country Club d’une petite ville du Midwest. Une banale journée de vacances ? Oui, à ceci près que nous sommes le 16 juillet 1969 et que les trois héros de la nation — Neil Armstrong, Edwin « Buzz » Aldrin et Michael Collins — viennent de décoller dans la fusée Saturn V.

Le pays tout entier retient son souffle en attendant l’alunissage. C’est dans cette ambiance de suspense historique que le petit Richie — cinq ans — va couler et mourir dans le grand bain de cette piscine qu’il aime par-dessus tout. Il raffole de l’odeur de cette eau chlorée couleur bleu-lagon-tropical-électrique, de la sensation de légèreté et de fuite qu’elle lui procure. Richie ne possède que le niveau « têtard », pas encore la mention « poisson rouge ».

Il sait donc qu’il ne doit pas s’aventurer au-delà de la corde tressée qui délimite le petit du grand bain. Et pourtant, malgré les nombreux enfants qui batifolent autour de lui, malgré la surveillance assidue des mères en bikini et bonnet de caoutchouc piqué de tulipes, en dépit même de la présence de la sublime maître-nageuse blonde, archétype de sirène californienne, dos et jambes dorés, queue de cheval virevoltante, lunettes polarisées et sifflet en métal, Richie coule inexorablement en spirale, telle une petite pierre têtue, docile et solitaire.

Que s’est-il passé ? L’enquête débute. L’écriture de la romancière éblouit par sa précision et sa poésie. Rythme hypnotique, structure circulaire : elle se démultiplie, adopte la pensée et le langage du petit nageur, celle des parents et de la maître-nageuse. Tantôt comptine pour adulte inquiet, tantôt chansonnette diabolique, le texte progresse par vaguelettes concentriques et l’auteure nous immerge subtilement dans le liquide amniotique des peurs universelles. Magistral !

Baignade surveillée de Laura Kasischke (Gallimard, 314 p., 21,90 euros). En librairie le 20 août.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure