Le 1er mai et les gardiens du temple
Aussi compréhensible qu’elle soit, la défense absolue du 1er mai comme jour chômé traduit aussi un oubli de l’avenir. Peut-on répondre aux défis de 2026 avec les outils de 1936 ?
Il y a quelque chose d’émouvant et d’inquiétant dans la fidélité avec laquelle certaines centrales syndicales françaises s’accrochent au 1er mai. Émouvant : cette date incarne une mémoire ouvrière réelle, forgée dans les luttes du XIXe siècle. Inquiétant néanmoins : cette fidélité pourrait être le fait d’un décrochage. Il faut se méfier des gardiens du temple qui cessent de penser le monde tel qu’il est pour s’abîmer dans la contemplation de ce qu’il fut.
Un calendrier du travail figé ?
La question n’est pas symbolique. Elle est très concrète : un pays qui ambitionne de regagner sa place dans le concert des nations industrielles peut-il s’offrir le luxe d’un calendrier du travail figé dans le marbre d’un militantisme nostalgique ? La réponse est non — et il est temps de le dire sans précautions rhétoriques.
Le monde traverse une crise d’une ampleur que peu d’analystes mesurent encore pleinement. La compétition économique mondiale s’est radicalisée. Les États-Unis, la Chine, l’Inde investissent massivement dans leurs capacités productives. L’Europe se penche sur des rapports, Draghi et autres… avec une lenteur qui confine à la paralysie. Et la France, dans ce contexte, entretient avec componction le culte de ses jours fériés comme d’autres entretiennent leurs monuments historiques.
La production, la compétitivité, la capacité à financer demain notre modèle social — tout cela repose sur la quantité et la qualité du travail accompli aujourd’hui. Or on ne peut pas, simultanément, appeler à défendre les services publics, l’industrie nationale, les retraites et refuser tout débat sur les conditions dans lesquelles ces richesses sont produites. Dire cela, ce n’est pas prendre une posture libérale, c’est un fait.
IA et révolution productive
Le basculement en cours avec l’IA n’a pas d’équivalent depuis la révolution industrielle. Des pans entiers de l’économie vont être restructurés — non pas dans vingt ans, mais dans les cinq prochaines années. Des métiers disparaîtront. D’autres se transformeront en profondeur. De nouveaux émergeront, exigeant des compétences que nos travailleurs ne possèdent pas. Le drame de l’Éducation nationale est là, tout entier : nous devons former nos jeunes à des métiers qui n’existent pas encore.
La dissonance est saisissante. Quand les ingénieurs de Shenzhen, de Bangalore et de San Francisco travaillent sept jours sur sept à construire les systèmes qui automatiseront demain des millions de postes en Europe, la défense rituelle d’un jour chômé supplémentaire n’est pas une victoire sociale : c’est une capitulation déguisée en résistance.
Ce que la révolution technologique exige aujourd’hui (IA, quantique, etc.) c’est exactement l’inverse de l’immobilisme : de la flexibilité, de l’adaptabilité, de la disponibilité pour une montée en compétences permanente.
Défendre l’histoire sans bloquer l’avenir
La gauche française — syndicale et politique — a manqué la révolution numérique des années 2000. Elle a refusé de penser la mondialisation autrement que comme une trahison. Elle s’est opposée aux réformes structurelles qui auraient pu moderniser le marché du travail sans sacrifier les droits fondamentaux des travailleurs. Et maintenant, à l’heure où la disruption de l’IA dessine les contours d’une nouvelle ère, elle propose — une fois encore — d’oublier l’avenir.
J’ajoute que dire aujourd’hui à un jeune qui cherche désespérément un emploi qu’il faut se battre pour ne pas travailler le 1er mai me paraît pour le moins baroque.
Le paradoxe est cruel : en voulant protéger le monde du travail, les forces qui se réclament de sa défense contribuent à le laisser sans préparation face aux transformations qui viennent. Déclarer le 1er mai intouchable en 2026, c’est répondre à la question de demain avec les outils de 1936.
Personne ne demande la suppression des conquêtes sociales. Nul ne prétend que le droit au repos est un archaïsme. Mais il est permis — il est même urgent — de poser la question autrement : dans un monde où les marges de compétitivité se jouent à quelques points de PIB, où les entreprises françaises peinent à recruter sur des créneaux critiques, où les filières industrielles réclament de la souplesse dans l’organisation du temps de travail, maintenir un jour férié comme une forteresse imprenable est moins un acte de résistance qu’une posture. Il faut se méfier des symboles quand ils paralysent.
Le courage politique consisterait à dire : oui, ceux qui souhaitent travailler ce jour-là doivent pouvoir le faire — avec compensation juste et volontariat strict. Ce n’est pas brader un symbole. C’est faire confiance aux travailleurs adultes pour décider eux-mêmes de l’usage de leur temps, dans le cadre d’un droit du travail protecteur.
La France a besoin d’une gauche qui respecte son histoire. Mais qui soit aussi capable de penser le travail du XXIe siècle.



