« Le Barbier de Séville », Hitchcock à l’opéra
Mise en scène ébouriffante, scénographie prodigieuse : Le Barbier de Séville enchante le public de l’Opéra Bastille. Avec Beaumarchais au livret et Rossini à la musique… « di qualità » dont on ne se lasse pas !
Comment revisiter l’un des plus gros triomphes de l’opéra-bouffe depuis le XIXe siècle ? Comment actualiser cet illustre trio : le comte Almaviva, Rosine et Figaro ? Pour sa mise en scène, le surdoué Damiano Michieletto revient aux sources, c’est-à-dire à Séville et parce que l’œuvre tient le coup quelle que soit l’époque, il transpose les aventures du « factotum, barbier, pharmacien, courtier » (Figaro est multitâche) dans une Espagne d’aujourd’hui, multicolore, populaire, bavarde, inventive, almodovarienne.
Il fait 30 degrés à l’ombre, il est 22 h. Le rideau s’ouvre sur un quartier animé. Au Baraccuda, bar à tapas, les hommes jouent aux cartes, une vieille bagnole bleu pétrole gêne la circulation, une prostituée passe, les murs sont couverts de graffitis. Et le comte Almaviva a engagé une fanfare de jeunes gens en bermuda pour donner l’aubade à Rosine qui habite au second étage de l’immeuble du 56 de cette rue bariolée.
Une mise en scène façon « Fenêtre sur cour »
L’intrigue, on la connaît : le comte va faire appel au rusé Figaro, voyou chéri de la ville, pour obtenir les faveurs de sa belle qui est la pupille de Bartolo, un barbon aigri qui compte bien épouser la pauvrette. Comment surprendre et innover ? C’est très simple. Michieletto va se calquer sur Hitchcock. Oui, le Hitchcock de Fenêtre sur cour. Car l’immeuble de Rosine figure une gigantesque et géniale maison de poupées avec escalier en spirale où les artistes jouent, chantent et cavalent. Cet énorme mobile qui pivote (côté rue, côté cour) devient la vedette et le cœur de l’action. C’est stupéfiant d’ingéniosité.
Comme James Stewart dans le film, nous découvrons chaque appartement, son mobilier, ses locataires. La voisine du troisième détache ses bigoudis pendant que Figaro la coiffe. Au premier étage, dans sa chambre couverte de posters de Julia Roberts et de Robert Redford, Rosine chouine en minirobe et mi-bas bicolores. On zoome sur le gardien au rez-de-chaussée. Et tout le monde se croise en chantant des merveilles. La simultanéité, le télescopage, les trouvailles visuelles : la troupe nous offre un opéra-travelling jubilatoire !
Nicola Alaimo (Bartolo) est tordant, Huw Montague Rendall (sémillant Figaro en veste rouge et canotier) se distingue et Léa Desandre (Rosine) minaude avec grâce. Ce Barbier de Séville, commedia dell’arte acoustique, est à la hauteur de ce qu’avait écrit Beaumarchais, prince du brio, du rythme et de la virtuosité. Quant à Rossini, il faut songer qu’il n’avait que 24 ans quand il a composé ce chef-d’œuvre en 1816 ! Sans doute voulait-il imiter la précocité de Mozart qui avait lui aussi un faible pour le Figaro de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. Splendide !



