Le casse de Sarah Knafo

par Javier Garcia |  publié le 13/09/2026

On entre dans le livre de Sarah Knafo, Le Casse du siècle, avec une question simple : où passe notre argent ? Deux cents pages plus tard, le dossier paraît bouclé, le lecteur est convaincu d’avoir été floué et les coupables sont désignés… trop vite.

Sarah Knafo dédicace son livre « Le Casse du siècle », à Paris, le 2 septembre 2026. (Photo Carine Schmitt / Hans Lucas via AFP)

Sarah Knafo avait peut-être conclu son enquête avant même de l’ouvrir. Il lui suffisait d’en choisir le titre. Le Casse du siècle est aussi le titre français de The Big Short, le film d’Adam McKay consacré à la crise des subprimes. Même dispositif : suivre l’argent, pénétrer dans les comptes et offrir au lecteur ce plaisir particulier de découvrir qu’il a été dupé.

Le procédé est excellent. L’eurodéputée Reconquête transforme les finances publiques en roman policier : scène du crime, victimes, suspects, complices, profilage, tribunal. Le lecteur lui-même reçoit son rôle : il entre « en victime » et doit sortir « en juge ». Voilà une machine narrative remarquablement construite. Elle rend lisibles des mécanismes arides et donne à ces deux cents pages une unité rare.

Elle pose aussi un problème considérable. Une enquête devrait d’abord établir s’il y a eu crime. Ici, le crime est déjà dans le titre. La victime est connue avant même l’instruction : le Français. Les suspects, eux, attendent leur interrogatoire. Pourtant, Knafo récuse elle-même l’idée d’un complot : le désastre serait le produit de quarante années de décisions, de renoncements et d’intérêts accumulés, non d’un plan concerté. Le système n’a donc pas de cerveau. Sa rhétorique finit pourtant par lui prêter presque une intention.

Le verdict avant l’enquête

La fiche de paie devient alors la pièce à conviction idéale. Knafo confronte ce que coûte un salarié à son employeur à ce qu’il reçoit effectivement. Elle a raison de rendre visible cet écart et de demander ce que produisent les prélèvements. Mais elle passe alors du compte à son interprétation. Considérer une cotisation comme de l’argent soustrait au salarié plutôt que comme le financement mutualisé d’un droit à la maladie, au chômage ou à la retraite constitue déjà un choix politique. Pour établir le « casse », il faudrait mesurer ce qui est pris, certes, mais aussi ce qui est rendu, à qui et quand. Le chiffre est un fait. Sa signification, elle, ne l’est jamais.

C’est ici que Knafo devient presque sartrienne malgré elle. Elle reproche à ses adversaires leur « mauvaise foi ». Mais celui qui dénonce l’idéologie n’échappe pas par miracle à sa propre situation. Choisir la cotisation plutôt que le droit qu’elle ouvre, le contribuable plutôt que le bénéficiaire, le coût plutôt que la redistribution, c’est choisir un monde. Rien d’illégitime à cela. La mauvaise foi commence seulement lorsque ce choix particulier se présente comme le réel enfin débarrassé des choix des autres.

Des chiffres sous influence

Le style accomplit alors une partie du travail que les chiffres ne peuvent faire. Chaque chapitre apporte son suspect, chaque dépense sa pièce au dossier, chaque dysfonctionnement sa circonstance aggravante. Une fois installé dans le fauteuil du juge, le lecteur n’a presque plus à se demander si le prélèvement est justifié : il doit découvrir jusqu’où va le pillage. La métaphore judiciaire n’illustre plus seulement la démonstration. Elle instruit à sa place.

Reste le bitcoin. Knafo a défendu publiquement la constitution de réserves stratégiques nationales en bitcoins. Une proposition de loi ultérieure d’Éric Ciotti et de députés UDR a même envisagé d’orienter une partie de l’épargne des Français vers une telle réserve. Ce texte n’est pas celui de Knafo et le lui attribuer serait faux. Mais la contradiction intellectuelle demeure. Lorsqu’il s’agit de l’État social, elle exige de chaque euro une destination, une utilité, un résultat. Qu’elle applique donc cette même brutalité comptable à un actif volatil dont elle souhaite faire un instrument de souveraineté : quel risque, quel rendement, quelle utilité collective ? On ne peut réclamer des comptes aux seules dépenses dont on récuse la philosophie.

À chacun de rendre ses comptes

C’est pourquoi Le Casse du siècle mérite d’être lu. Knafo pose la bonne question : que recevons-nous en échange de l’argent confié à la collectivité ? Elle commet ensuite la faute qu’elle reproche au système : elle rend les comptes après avoir choisi la manière de les présenter. Elle voulait suivre l’argent. Encore fallait-il se demander qui en avait tracé l’itinéraire.

Javier Garcia