Le chocolat réservé aux riches ?
La Côte d’Ivoire et le Ghana, qui assurent près de la moitié de la production mondiale de fèves de cacao, connaissent une crise majeure depuis qu’ils ont fixé des prix de vente excessifs. L’impact s’en ressent dans les pays à forte consommation.
Paradoxe apparent : d’un côté, le chocolat en Europe est devenu si cher ces dernières années que sa consommation s’en est trouvée fortement réduite, au grand dam des confiseurs et autres pâtissiers, et plus encore des consommateurs lors des fêtes de fin d’année ; de l’autre, les stocks de fèves que les producteurs africains ne parviennent plus à écouler moisissent dans les ports.
Une filière sous pression politique
L’Afrique assure environ 75 % d’une production mondiale annuelle de près de 5 millions de tonnes de fèves, dont 40 à 50% pour la Côte d’Ivoire et le Ghana. Le secteur est si important pour les deux pays en termes de poids économique et d’emplois que le pouvoir le surveille comme le lait sur le feu. Ainsi, en Côte d’Ivoire, il représente 15 % du PIB, emploie directement un million de personnes, et en fait vivre six millions. Pour une population totale de l’ordre de trente millions, cela représente beaucoup. Dont beaucoup d’électeurs.
Or l’économie de la filière du cacao est doublement administrée, autant sur le plan politique qu’économique. C’est l’État qui dirige la filière à travers son régulateur, le Conseil du Café-Cacao (CCC), et fixe le prix de vente du kilo de fèves. La flambée des prix des années 2023 et 2024 est ainsi due, en partie au moins, à la volonté du pouvoir ivoirien de s’assurer les bonnes grâces des petits producteurs face à une demande elle-même alors en forte hausse. On comprend ainsi qu’à l’ouverture de la première campagne de commercialisation, le président Ouattara, en pleine campagne pour sa réélection, ait tenu à fixer le prix du kilo de fèves au plus haut niveau de l’année précédente, soit 2 800 FCFA le kilo.
Ainsi, par la conjugaison d’une demande mondiale fortement affaiblie par la hausse des coûts et d’une récolte particulièrement abondante (attribuée, à tort ou à raison, au changement climatique), le décalage entre offre et demande s’est fortement accru et les stocks s’accumulent, notamment dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. L’État ivoirien est ainsi doublement sous pression. Politiquement, les cacaoyers s’agitent de plus en plus et réclament l’aide de l’État face à un marché affaibli. Financièrement, la fixation d’un prix administré aussi élevé, sans rapport avec l’état du marché réel, met les caisses publiques en danger, l’État ayant décidé de racheter, via le CCC, une partie des stocks invendus. Au risque de devoir lui-même les brader et d’assumer la lourde perte correspondante. Une rectification s’imposait donc.
Des prix administrés en forte baisse
Au Ghana, la situation est très comparable. Mais les deux pays n’ont réagi qu’en très imparfaite coordination, ni en termes de calendrier ni en termes de fixation du prix. Le Ghana semble avoir été le premier à réagir, dès la fin janvier, en fixant un prix autour de 1 850 FCFA le kilo, soit un abattement de l’ordre de 40 % du prix initial. La réaction a été plus tardive en Côte d’Ivoire, bien qu’elle aussi en avance sur la campagne intermédiaire de commercialisation prévue en avril. Elle a été également plus dure puisque, début mars, le nouveau prix administré a été fixé à 1 250 FCFA le kilo, soit moins de la moitié du prix arrêté précédemment.
Les cacaoyers, dont un très grand nombre de petits producteurs, sont donc en colère. La situation reste très tendue entre les deux gouvernements et les syndicats, de travailleurs comme d’employeurs. En outre, la différence forte entre les deux prix administrés ne va pas manquer d’engendrer de nombreux trafics illicites entre des pays voisins.
Une dépendance économique persistante
Sur le plan politique, outre la difficulté des deux gouvernements à gérer cette colère des petits producteurs comme des employeurs et de leurs salariés, la situation fournit des arguments aux partis d’opposition, souvent étouffés au moment des grandes échéances électorales. Ainsi, en Côte d’Ivoire, le PDCI, principal parti d’opposition, mais empêché de fait par Ouattara de présenter son candidat à l’élection présidentielle, s’est immédiatement mué en défenseur des cacaoyers.
Les enjeux sont probablement encore plus importants sur le plan économique. Car, en ce domaine, ni la Côte d’Ivoire ni le Ghana ne disposent vraiment d’un secteur aval de la production de fèves qui serait capable d’en assurer directement la transformation, partiellement au moins. Comme la plupart des pays africains, la Côte d’Ivoire et le Ghana ne peuvent ainsi apporter la valeur ajoutée industrielle qui assurerait leur place sur le marché mondial, dépendants qu’ils sont de leur seul rôle d’exportateurs de fèves.



