Le clavecin des Lumières
Le nouveau disque de Loïc Barrucand réhabilite avec intelligence et sensibilité les œuvres de Jacques Duphly, compositeur français du XVIIIe siècle, dans une tonalité heureusement rousseauiste.
L’Ancien Régime à toute allure, aux mélancolies de dentelles, aux chandelles évanouies. Pensez-vous que la musique baroque domine à l’excès le champ de la musique, estimez-vous que la réhabilitation de compositeurs oubliés reflète une forme de pauvreté de pensée ? Vous n’avez pas tout à fait tort. Dans le flot des disques de flûtes à bec et d’orchestres anciens, difficile de surnager. Quand de surcroît des musiciens nous font croire que Margaret von Trucmuche et Francesco Tartempioni valent Bach ou Mozart au prétexte paradoxal que nul ne les joue plus depuis deux siècles, on frise le ridicule.
Jacques Duphly, un compositeur des Lumières redécouvert
Seulement voilà, parfois, la résurrection vaut le détour. En interprétant Jacques Duphly, le claveciniste Loïc Barrucand fait le bon choix, puisque son disque, en deux temps, trois mouvements, transporte l’auditeur au pays du bonheur.
Nous pourrions résumer la vie de Duphly de la sorte : il a vu le jour l’année de la mort de Louis XIV, il est mort au lendemain de la prise de la Bastille. C’est dire qu’il a couvert, par les hasards de la naissance et la fortune de la destinée, les jours heureux des Lumières. Enfin… heureux, cela dépend pour qui. Mais tout le monde sait qu’en dépit du statut de serviteurs, qui contraignait leur liberté – y compris de création –, les musiciens bénéficiaient d’une reconnaissance véritable.
Hélas, la postérité joue parfois de mauvais tours. Jacques Duphly fréquenta la meilleure société de son temps, ses œuvres étaient célébrées, mais elles ne sont plus jouées de nos jours. En tout cas beaucoup moins que celles de Couperin, Rameau – pour ne rien dire de celles de Johann Sebastian ou Wolfgang…
L’interprétation sensible de Loïc Barrucand
En lui consacrant tout un album, Loïc Barrucand ne vise pas l’originalité, mais la fidélité.
« La musique de Jacques Duphly m’est familière depuis mon adolescence, parce que mon professeur, Georges Kiss, l’avait enregistrée, voulait la défendre et la transmettre à ses élèves », explique-t-il.
« Souvent, nous cherchons ce qui distingue les compositeurs les uns des autres. Cela ne me choque pas, mais je pense que les créateurs appartiennent d’abord à leur époque. Ainsi, l’œuvre de Duphly, à ses débuts, s’inscrit-elle dans les rigueurs de l’âge classique, alors qu’à la fin, marquée par l’influence des idées de Rousseau, se montre-t-elle un peu plus simple, offerte au cœur plutôt qu’à l’intellect. Elle est donc pleine d’intérêt. »
Dans la plupart des pièces écrites pour le clavecin, la main gauche est le pilier sur lequel repose l’œuvre. Elle donne le rythme, imprime une respiration constante, qui lui vaut le nom de « basse continue ». Pendant ce temps, la main droite est libre de chanter, d’improviser, de vivre.
Un tel équilibre, funeste dérive, peut donner l’impression d’un ronronnement, susciter l’ennui des mélomanes les mieux disposés.
« Pour éviter ce sentiment, nous devons travailler le plus possible la variété des sonorités, des intentions », souligne Loïc Barrucand. « Nous devons d’autant moins nous contenter de ce qui est écrit que, la plupart du temps, la partition n’est qu’un canevas. Nous devons donc prendre un grand nombre de décisions qui vont colorer l’interprétation. Faute de quoi, c’est vrai, les auditeurs vont s’endormir. »
Un claveciniste engagé pour transmettre la musique
Éviter les superlatifs est une affaire compliquée : l’enthousiasme est mal vu. C’est plus que dommage, parce que Loïc Barrucand mérite votre écoute. Imaginatif, il est vivant, tourné vers notre temps, joyeux quand il faut, tendre si nécessaire.
Et si l’on ajoute que ce jeune homme donne des concerts dans des lieux les plus éloignés de la culture savante, en particulier par le truchement de l’association Harmonia Sacra, basée à Valenciennes, on aura donné le la d’un artiste généreux.
L’Ancien Régime au service de tous ? Une révolution !
Loïc Barrucand : Éclats et derniers feux, Jacques Duphly, label Encelade.



