Le défi des sociaux-démocrates
Tandis qu’Édouard Philippe retrouve sa place de favori à droite et semble être le seul à pouvoir battre le RN en 2027, les candidats potentiels de la gauche réformiste sont à la traîne et manquent d’un projet capable de rallier les électeurs au-delà de leur camp.
Quelle que soit la leçon que l’on tire des élections municipales – LFI est un boulet pour la gauche ou celle-ci ne peut gagner sans eux –, il est une évidence à ne pas négliger : les intentions de vote pour la prochaine présidentielle sont globalement mauvaises pour la gauche (avec un total des voix en dessous de 30 %) et plus particulièrement pour la sphère sociale-démocrate : Raphaël Glucksmann, le moins mal placé, dépasse à peine 10 %… À la fois responsable et bénéficiaire de cette situation préoccupante : Édouard Philippe, qui revient dans le jeu après une éclipse de quelques mois et qui capte à nouveau l’électorat du marais.
Édouard Philippe en position centrale
Les deux sondages Elabe pour La Tribune Dimanche et Odoxa pour Public Sénat, publiés coup sur coup au lendemain des municipales, convergent dans leurs conclusions : le maire du Havre profite à plein de la victoire dans sa ville pour s’imposer à nouveau comme la meilleure chance de la droite à la prochaine présidentielle. Mieux encore pour lui : il est le seul à pouvoir battre le RN au second tour, tous les autres candidats, Jean-Luc Mélenchon compris, étant battus par Jordan Bardella ou Marine Le Pen.
Comme quoi il ne faut enterrer personne trop vite. Que n’avait-on entendu lorsqu’Édouard Philippe avait commis un « crime de lèse-majesté » en appelant au départ anticipé d’Emmanuel Macron de l’Élysée ? Cette rupture spectaculaire entre un Président et son ancien Premier ministre avait valu au Havrais une baisse nette dans les sondages. Mais aujourd’hui, cette phase semble digérée. Et personne ne peut plus lui reprocher de coller trop à un chef de l’État impopulaire…
Une gauche réformiste en quête de projet
Au barycentre du socle commun, Édouard Philippe est le seul de son camp à pouvoir mordre à la fois sur sa gauche et sur sa droite : le patron de Horizons est un LR d’origine et peut parler à Bruno Retailleau et ses troupes ; il est aussi membre du bloc central et, à ce titre, frère d’armes de Renaissance et du MoDem. Ses positions sur le fond sont compatibles avec les uns et les autres. Surtout, il bloque la fuite des électeurs vers un social-démocrate. Il peut même attirer ceux qui voteront utile dès le premier tour pour être certains d’éviter un duel Mélenchon/RN au second.
On n’en est pas là mais ces sondages sont un clair avertissement pour la gauche modérée. Si elle n’offre pas bientôt un projet et un leader capables de mobiliser jusqu’aux centristes, elle risque, une fois de plus, de louper son tour. Certes, il reste quelques mois utiles pour y parvenir. Et Édouard Philippe peut encore rencontrer beaucoup d’obstacles sur sa route : ses concurrents, notamment Bruno Retailleau et Gabriel Attal, vont rivaliser de critiques à son égard, espérant le voir – ou le faire – trébucher. Et ses choix programmatiques, au fur et à mesure où ils seront dévoilés, peuvent décevoir ou heurter.
Exemple : sur l’immigration, le Havrais vient de faire savoir qu’il comptait à la fois procéder à un tour de vis sur le regroupement familial, quitte à réinterpréter l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme ou à changer notre Constitution, et permettre l’arrivée « choisie » de travailleurs étrangers supplémentaires nécessaires à l’économie. Trop pour les uns, pas assez pour les autres ? Au fur et à mesure que l’on connaîtra les projets précis du Havrais, il peut perdre des partisans en route.
C’est vrai pour tous ses concurrents et adversaires, notamment pour le futur candidat social-démocrate, quel qu’il soit. Les mesures destinées à ne pas désespérer Billancourt ne plairont pas au centre droit, et vice versa. Mais pour se qualifier au second tour, il faut absolument être capable de dépasser le cœur de l’électorat socialiste. Il ne suffit pas à Raphaël Glucksmann, François Hollande, Bernard Cazeneuve et Jérôme Guedj d’assumer courageusement la rupture de tout lien avec LFI. Il faut produire une solution de remplacement à large spectre électoral.
C’est évidemment d’autant plus difficile que les vents porteurs ne sont clairement pas à gauche et que les caisses sont vides. Mais n’est-ce pas le talent d’un futur chef de l’État digne de ce nom de concevoir un projet audacieux qui séduise tous azimuts ? Il va falloir en passer par là car aucun candidat ne peut espérer gagner demain en se contentant d’être « antifasciste ». Les seuls, cette fois-ci, qui peuvent gagner sur un malentendu s’appellent, en effet hélas, Jordan Bardella et Marine Le Pen.



