Le discours d’un roi
Orateur supérieur, le souverain britannique a donné à Donald Trump une cinglante leçon de démocratie en usant d’une arme de destruction rhétorique massive : l’humour.
Il arrive que les monarques sachent faire la leçon aux démocrates. C’est ce que Charles III vient de faire à l’endroit du président américain, en prononçant sans y toucher un réquisitoire implacable contre sa politique brutale et autoritaire. Il a usé dans son entreprise d’une vieille tradition anglo-saxonne foulée aux pieds avec une lourdeur ubuesque par les trumpistes : celle des discours émaillés de mots d’esprit, destinés non à insulter l’adversaire pour le discréditer, mais à gagner sa sympathie et celle du public en le faisant rire.
Humour et références historiques
Plutôt que de se planter devant les écrans, Charles III, depuis toujours, lit des livres, un exercice étranger aux microcéphales du mouvement MAGA, qui préfèrent l’addiction numérique à la fréquentation des bibliothèques. Son discours s’est donc appuyé non sur l’invective mais sur l’Histoire. Il a ainsi rappelé pour s’en excuser qu’en 1814, au cours de la guerre anglo-britannique, l’armée anglaise avait brûlé la Maison-Blanche, celle-là même que Donald Trump veut aujourd’hui transformer en la dotant d’une vaste salle de bal. « Je suis au regret de dire que nous, les Britanniques, avons bien sûr tenté notre propre projet de réaménagement immobilier de la Maison-Blanche en 1814. »
Se référant aux combats de l’indépendance américaine, quand le Royaume-Uni avait tenté par la force de conserver les treize colonies américaines sous la domination de la couronne, il a aussi précisé qu’il n’était pas venu dans le même esprit. « Soyez assurés, mesdames et messieurs, que je ne suis pas ici dans le cadre d’une quelconque manœuvre d’arrière-garde », a-t-il ajouté, déclenchant les rires de l’assemblée.
Ukraine, Otan et valeurs démocratiques
Une fois gagnée l’empathie du Congrès, il a administré à Trump une cinglante leçon de démocratie qui restera dans les annales des grands discours politiques. Charles III a rappelé que le premier souverain britannique régnant à avoir mis les pieds en Amérique était son grand-père, le roi George VI, venu en visite en 1939, « alors que les forces du fascisme en Europe gagnaient du terrain… Peu après, les États-Unis se sont joints à nous pour défendre la liberté. Nos valeurs communes ont prévalu ».
Citant la date fatidique du 11 septembre, il a aussi insisté sur le fait que l’Otan avait alors « invoqué l’article 5 pour la première fois… », un article volontairement ignoré dans les discours isolationnistes du président américain. « Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est uni face au terrorisme, nous avons répondu ensemble à l’appel, comme nos peuples l’ont fait depuis plus d’un siècle, côte à côte à travers deux guerres mondiales, la guerre froide, l’Afghanistan et les moments qui ont défini notre sécurité commune (…) Aujourd’hui, cette même détermination inébranlable est nécessaire pour la défense de l’Ukraine et de son peuple si courageux », a continué le roi, rappelant les devoirs longtemps assumés par l’Amérique envers le vieux continent menacé par le fascisme, le communisme et, aujourd’hui, par l’agression russe.
Équilibre des pouvoirs et climat
Quittant le domaine de la politique étrangère, il a mis le doigt sur les valeurs essentielles, dont la présidence américaine ne cesse de faire litière. « Je crois, de tout mon cœur, que l’essence de nos deux nations réside dans une générosité d’esprit et dans le devoir de cultiver la compassion, de promouvoir la paix, d’approfondir la compréhension mutuelle et d’accorder de la valeur à tous les êtres humains, de toutes les confessions ou d’aucune ».
Il a encore opposé au climatoscepticisme militant de l’administration américaine la conviction écologique partagée par tous les gouvernements rationnels : « Notre génération doit décider comment faire face à l’effondrement des systèmes naturels… que nous ignorons à nos risques et périls : ils constituent le fondement de notre prospérité et de notre sécurité nationale », a insisté le roi. Enfin, réfutant en une phrase les tentations autoritaires communes à toutes les forces d’extrême droite, aux États-Unis et ailleurs, il a souligné le principe commun à toutes les démocraties : « Le pouvoir exécutif est soumis à des mécanismes de contrôle et d’équilibre », suscitant la « standing ovation » d’une grande partie de la salle, jusqu’à provoquer des cris du côté des élus démocrates ulcérés par les manœuvres autoritaires des républicains.
L’intelligence est-elle contagieuse ? Quittant sa manière éléphantesque, Donald Trump a réussi, lui aussi, à faire preuve d’un peu d’humour en réponse. Le roi, a-t-il remarqué, a fait « un discours fantastique qui a même fait se lever les démocrates du Congrès, ce que je n’ai jamais réussi à faire ». On s’est pris un instant à se souvenir du temps béni où les hommes politiques jugeaient ce moyen d’expression plus efficace que les diatribes sommaires dont les national-populistes abreuvent les réseaux sociaux. Éphémère réminiscence d’une époque révolue…



