Le Liban a-t-il le droit d’exister ?

par Pierre Benoit |  publié le 04/06/2026

Destructrice, meurtrière, l’opération israélienne au Liban ravage ce pays martyr, sans pour autant faire reculer le Hezbollah et l’Iran.

Des panaches de fumée s'élèvent après les bombardements israéliens dans le sud du Liban, près du château de Beaufort, le 4 juin 2026. Le président libanais Joseph Aoun a déclaré qu'un accord de cessez-le-feu avec Israël, annoncé à Washington, était la « dernière chance » de parvenir à une trêve. (Photo Jalaa MAREY / AFP)

Un accord mal ficelé pour un cessez-le-feu improbable. L’entente qui vient d’être trouvée à Washington entre Libanais et Israéliens a tout d’un compromis boiteux et provisoire. On y parle d’un cessez-le-feu et de « zones pilotes » placées sous le contrôle de l’armée libanaise. Mais cette trêve est conditionnée à l’arrêt des tirs du Hezbollah, ce que celui-ci refuse pour ne pas entériner la présence israélienne dans le sud du pays. Même son de cloche avec le ministre de la Défense Israël Katz, qui annonce la poursuite des opérations militaires.

Un cessez-le-feu sous tension

Entre Téhéran et Washington, le dialogue de sourds continue. Les Iraniens menacent d’enflammer la région si des bombes israéliennes tombent sur Beyrouth. Trump considère qu’il faut séparer les discussions sur l’avenir du Liban de celles sur l’Iran ; il a fait pression de tout son poids pour boucler en urgence le dossier libanais. À Paris, le Quai d’Orsay salue poliment cette étape, mais c’est pour mieux souligner l’importance de l’intégrité territoriale libanaise et de la sécurité d’Israël.

Vu sous cet angle, le bilan de l’offensive israélienne est édifiant. Après une guerre de cent jours, Israël contrôle plus de 6 % du territoire libanais, avec un solde provisoire de quelque 3 433 victimes civiles et un million de personnes déplacées. Côté israélien, on relève 27 soldats tués, notamment en raison de l’utilisation par le Hezbollah de drones kamikazes, l’état-major affirmant de son côté avoir éliminé au moins 2 500 miliciens chiites.

Autant dire que le compromis annoncé à Washington ne va pas rassurer les Libanais. Le premier cessez-le-feu remonte à avril et ces derniers jours ont sans doute été les plus difficiles.

Beaufort, symbole d’une guerre répétée

Le drapeau israélien flotte en effet depuis le 31 mai sur la forteresse de Beaufort. Netanyahu avait présenté ce fait d’armes comme le « tournant décisif » de son offensive. Culminant à 700 mètres d’altitude, ce piton rocheux représente un point stratégique entre les fleuves Litani et Zahrani côté libanais, et les premières agglomérations au nord d’Israël. La milice chiite a combattu pendant une semaine pour conserver cette position.

Le château de Beaufort est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Construit par les croisés au XIIe siècle, avec son entrelacs de tours, de passages secrets et de souterrains, il est une des fiertés patrimoniales des Libanais. Cette bâtisse médiévale en a vu passer des chevaliers et des combattants. Sa prise par Israël représente un trophée symbolique. Voici 44 ans, les commandos de Tsahal s’étaient emparés une première fois de la forteresse pour y rester pendant près de deux décennies en occupant la partie sud du Liban.

Le Premier ministre de l’époque, Ehud Barak, avait mis un terme à cette situation. À leur départ, sans doute pour ne pas donner à ce repli l’image d’une piteuse retraite, les Israéliens avaient dynamité leurs casemates. Le Hezbollah libanais a surgi et s’est renforcé tout au long de cette longue occupation israélienne. À l’époque, l’état-major de Tsahal défendait sa décision comme une nécessité : on parlait déjà d’établir une « zone de sécurité ». Au Liban, comme toujours, l’histoire se répète.

Pendant la dernière offensive, d’autres sites protégés ont été abîmés. C’est le cas de la forteresse médiévale de Chamaa. Ce site, comme celui de Beaufort, fait partie des 34 biens culturels bénéficiant d’un « haut niveau d’immunité » de la part de l’Unesco. À l’entrée des villages, le sigle de l’organisation avec son bouclier bleu est bien visible, y compris pour un survol en avion.

On ne compte plus ces éléments de patrimoine vivant – églises byzantines, mosquées centenaires, sites phéniciens, cimetières chrétiens ou juifs – dont certains ont été rasés par les bulldozers israéliens. La ville antique de Tyr et le marché ottoman de Nabatiyeh ont eux aussi été bombardés. Exactement le même mode opératoire que celui observé à Gaza, les chars précédant toujours les bulldozers. Selon des sources israéliennes, l’occupation du sud du Liban est faite pour durer. Il est même question qu’elle s’étende en direction du plateau du Golan, un point haut annexé en décembre 1981.

En saluant le 31 mai la prise de Beaufort, Netanyahou jubilait : « J’ai ordonné à Tsahal d’étendre notre contrôle des lieux qui étaient sous le contrôle du Hezbollah. » Lundi matin, il confirmait avoir donné des ordres pour frapper les quartiers sud de Beyrouth dominés par la milice chiite. Le soir même, Trump lui a intimé l’ordre de s’abstenir de lancer un assaut sur la capitale libanaise. Ce n’est pas la première fois que le milliardaire de la Maison-Blanche retient le bras de son partenaire : il l’avait déjà fait à Gaza et lors de la première attaque sur Téhéran en juin 2025.

Un Liban pris en étau

Il ne faut pas croire que le patron de la Maison-Blanche souhaite simplement calmer le jeu. Ce que Trump veut avant tout, c’est sortir au plus vite de l’impasse où il s’est fourvoyé : Téhéran menaçait de suspendre ses négociations avec Washington si Netanyahou marchait sur Beyrouth.

La montée des enchères en cours signifie que l’Iran marque des points : Trump impose à son allié de contenir sa force pour ne pas rompre les discussions avec Téhéran. Au passage, la faiblesse de Trump apparaît chaque jour plus évidente. Non seulement il est devenu le patron d’une superpuissance déclinante qui ne parvient même plus à faire respecter la libre circulation dans les voies maritimes, mais il lui reste à faire la preuve que le futur accord sur le nucléaire iranien sera plus contraignant que celui qu’il a lui-même déchiré en 2018.

Tout se passe désormais comme si les Libanais n’étaient plus que les spectateurs impuissants de leur propre histoire. Ils estiment à bon droit qu’ils sont les seuls à pouvoir désarmer les milices du Hezbollah, mais personne ne leur en laisse les moyens. Au fond, le Liban a-t-il encore le droit d’exister ? C’est bien toute la question.

Pierre Benoit