Le monde parallèle de Matthieu Pigasse

publié le 09/06/2026

En faisant fi des réalités financières, le financier radical-chic préfère le rêve d’un grand soir à la transformation concrète de la société. À force de promettre l’impossible, la gauche risque moins de décevoir les marchés que de décevoir les classes populaires.

PAR TÉLÉMAQUE (*)

L’entrepreneur, banquier privé et président de Combat Media, Matthieu Pigasse, le 25 avril 2026. (Photo Lou BENOIST / AFP)

Quelle joie de lire – enfin ! – une tribune optimiste sur les chances de victoire de la gauche en 2027. Dans les colonnes de La Tribune du Dimanche, Matthieu Pigasse, homme d’affaires et personnalité de gauche, affirme que celle-ci peut l’emporter lors de la prochaine élection présidentielle, n’en déplaise « aux inquiets, aux déçus, aux résignés, aux narquois, aux sceptiques et aux arrogants ». Rien, dans les enquêtes d’opinion, ne permet à ce stade d’accréditer cette thèse. Mais l’optimisme est une vertu militante que nous partageons en commun.

Le diagnostic posé par l’auteur mérite d’ailleurs d’être salué. Oui, l’extrême droite prospère sur les peurs et les fractures de notre société. Oui, la gauche doit répondre aux préoccupations concrètes des classes populaires pour reconquérir cet électorat perdu. Sur ces constats, nous sommes d’accord sur l’essentiel.

Social-démocratie : un faux dépassement

Nous divergeons, toutefois, lorsque Matthieu Pigasse soutient, comme en écho au projet du Parti socialiste, qu’il faudrait désormais dépasser la social-démocratie. L’affirmation surprend. Car lorsqu’il appelle à « partager les richesses », à « reconstruire les services publics », à « réaffirmer la puissance publique », à réussir « la transition écologique » et à « maîtriser les technologies », Matthieu Pigasse décrit précisément ce qui constitue le cœur du projet social-démocrate.

La critique surprend davantage encore lorsqu’il oppose cette ambition aux « arrangements électoraux » et aux « compromis de l’instant ». Car la social-démocratie française a justement fait le choix de la clarté stratégique là où d’autres ont multiplié les coalitions de circonstance. Même au sein du Parti socialiste, beaucoup considèrent que les alliances électorales successives (NUPES en 2022, Nouveau Front populaire en 2024) relevaient davantage de la nécessité tactique que d’une vision politique partagée. D’autres, plus constants, ont toujours assumé une ligne claire vis-à-vis des alliances de circonstance – que l’on pense à Bernard Cazeneuve ou à Raphaël Glucksmann, par exemple.

Le réel budgétaire s’impose à tous

Nous retrouvons Matthieu Pigasse, néanmoins, lorsque celui-ci invite la gauche à « s’imposer au réel, et non laisser le réel s’imposer à nous ». Tenants d’une gauche du réel, nous pensons, nous aussi, que le réel ne doit pas être un prétexte pour ne pas agir, mais plutôt le préalable à une action efficace. Partir du réel n’a jamais signifié renoncer à l’action. Bien au contraire : c’est la condition de possibilité d’une action efficace.

C’est pourquoi il est difficile de souscrire à l’idée selon laquelle « le véritable déficit de la France n’est pas le déficit budgétaire ». Bien que séduisante dans la forme, la formule n’en est pas moins contestable sur le fond. En 2025, le déficit public français s’est élevé à 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB, tandis que la dette publique atteignait 115,6 % du PIB, selon l’Insee. Ces chiffres, à eux seuls, ne résument évidemment pas les défis du pays. Ils ne disent rien, par exemple, des fractures territoriales, des inégalités économiques ou du déclassement ressenti par une partie de la population. Mais ils constituent une réalité avec laquelle toute majorité – quelle qu’elle soit – devra composer.

Cette relégation des questions budgétaires au second plan surprend d’autant plus qu’elle émane d’un banquier d’affaires dont une part importante de l’activité consiste précisément à conseiller des États confrontés à des crises de dette souveraine. Matthieu Pigasse sait donc mieux que quiconque que les contraintes budgétaires ne disparaissent pas parce que l’on décide politiquement de les ignorer. Les restructurations de dette auxquelles il a participé au cours de sa carrière sont là pour rappeler qu’aucun pays ne peut durablement faire abstraction de l’état de ses finances publiques. Il est donc paradoxal de voir celui qui accompagne les États, lorsqu’ils se heurtent aux limites du réel budgétaire, balayer ces questions d’un revers de main lorsqu’il s’agit de penser l’avenir de la France.

Entre espérance et crédibilité

Bien entendu, la contrainte budgétaire ne doit pas servir de prétexte à l’inaction. Il est important de rappeler que, malgré des marges de manœuvre réduites, beaucoup peut être fait, notamment en direction des plus modestes. De faibles marges de manœuvre imposent cependant de hiérarchiser les priorités, de privilégier les investissements les plus utiles socialement et écologiquement et de garantir la soutenabilité des politiques publiques. C’est parce que nous voulons renforcer les services publics, investir dans la transition écologique et protéger les plus fragiles que nous devons préserver notre crédibilité économique.

L’histoire récente a montré qu’aucune promesse politique ne survit durablement à l’épreuve du réel lorsqu’elle ne repose pas sur une trajectoire budgétaire crédible. À force de promettre l’impossible, la gauche risque moins de décevoir les marchés que de décevoir les classes populaires elles-mêmes, chaque déception nouvelle nourrissant en retour les forces que nous combattons.

Après un rappel utile sur les vertus de la laïcité, Matthieu Pigasse conclut sur la gravité du moment et sur la nécessité pour la gauche de redevenir une force de progrès. Nous partageons pleinement cette ambition. Mais pour redevenir une force de progrès, la gauche devra conjuguer l’espérance et la responsabilité, l’ambition et la crédibilité, le souhaitable et le possible.

À vouloir ignorer les contraintes au nom d’une prétendue radicalité, la gauche française prend le risque de renouer avec une vieille habitude : celle qui consiste à préférer le rêve d’un grand soir à la transformation concrète de la société.

(*) Le Collectif Télémaque regroupe des universitaires, des cadres de la fonction publique et du secteur privé autour de valeurs sociales-démocrates. Il a publié « La Gauche du réel. Un progressisme pour aujourd’hui » (L’Aube, 2019).