Le retour des « barons voleurs »

par Rémy Goubert |  publié le 10/07/2026

On sous-estime souvent ce phénomène essentiel dans le capitalisme contemporain : l’omniprésence et la puissance sociale et politique des sociétés géantes de la tech, qui s’apparentent à celles des monopoles privés du début du XXᵉ siècle, qu’on appelait les « barons voleurs ».

Dessin de presse. Caricature politique représentant une citerne de la Standard Oil sous la forme d'une pieuvre dont les nombreux tentacules enserrent les industries de l'acier, du cuivre et du transport maritime, ainsi qu'un parlement d'État, le Capitole des États-Unis et la Maison-Blanche. Publiée dans « Puck », vol. 56, n° 1436 (7 septembre 1904)

Comme l’a rappelé le président Joe Biden dans son discours d’adieu, le retour de figures ploutocratiques – en référence aux « barons voleurs » – constitue une menace pour la démocratie elle-même, transformant les nations en terrains de jeu pour des intérêts privés déconnectés du bien commun.

Les « barons voleurs » de l’Amérique industrielle

Connaissez-vous les barons voleurs ? Au XIXᵉ siècle, c’était le nom donné à certains capitaines d’industrie états-uniens, caractérisés par leurs méthodes singulières. Ces dernières consistaient en la création de monopoles, en un paiement de salaires ridiculement bas, en un contrôle et un accaparement des ressources nationales ou encore en une influence sur les responsables politiques, tant républicains que démocrates. Ces « barons voleurs », représentation, pour certains, du rêve américain, sont, pour d’autres, l’ultime visage du capitalisme sauvage, violent et prédateur.

Ces milliardaires américains contrôlaient tout et tout le monde. J. P. Morgan et Rockefeller, respectivement magnats de la finance pour l’un et du pétrole pour l’autre, en sont les parfaits exemples. Ils régnaient au cœur d’un réseau financier si imbriqué qu’un rapport sénatorial révélera plus tard que Morgan siégeait simultanément dans quarante-huit conseils d’administration, et Rockefeller dans trente-sept.

Ces hommes d’affaires ont marqué « l’âge doré » (Gilded Age) des États-Unis, période durant laquelle les industries et les banques devinrent omniprésentes, et où les travailleurs, immigrants ou non, furent les rouages humains d’un processus de production calculé, millimétré, où seule l’efficacité comptait. Derrière les profits records se cachait une misère totale : à Philadelphie ou à New York, les familles ouvrières s’entassaient dans des taudis sans aération ni eau courante, cette dernière étant exclusivement réservée aux demeures des riches.

Le sens des mots et expressions est à souligner : « capitaines d’industrie » désignait, positivement, des hommes bâtisseurs modernisant le pays à travers leurs structures. « Barons voleurs » désignait, péjorativement, de richissimes magnats qui utilisaient les ressources nationales à leur seul profit, soumettant les responsables politiques par la corruption et l’appât du gain. Ce qui est remarquable, c’est la justesse des deux expressions : elles incarnaient deux réalités parallèles. D’un côté, ces magnats ont façonné le pays par la construction d’infrastructures majeures. De l’autre, il est prouvé que ces réussites furent possibles grâce à la triche, à la corruption, à la violence, mais aussi grâce à la complicité d’un État prétendument neutre, censé servir l’intérêt général, en vérité au service d’intérêts particuliers.

La collusion entre pouvoir économique et pouvoir politique

Cette complicité dépassait les clivages. Au XIXᵉ siècle, l’illusion politique battait déjà son plein. En 1884, l’élection du démocrate Grover Cleveland laissait espérer un coup d’arrêt aux monopoles. Pourtant, à peine élu, Cleveland rassurait les industriels : « Aussi longtemps que je serai président, aucune mesure administrative ne portera tort aux intérêts des milieux d’affaires. »

Le cynisme d’État était total : en 1887, Cleveland opposait son veto à une aide de 100 000 dollars pour les fermiers du Texas ruinés par la sécheresse au motif que l’aide publique « nuit à la vigueur du caractère national », tout en utilisant les fonds du Trésor pour racheter, au-dessus de leur valeur, les obligations des plus riches.

Pour protéger ce système, l’élite dirigeante pouvait aussi compter sur la plus haute instance judiciaire : la Cour suprême. Composée d’anciens avocats d’affaires, elle a sciemment vidé de sa substance la loi Sherman antitrust de 1890. En 1895, la Cour estimait qu’un monopole sur le sucre n’était pas illégal ; en revanche, elle utilisait cette même loi antitrust pour déclarer les grèves ouvrières illégales et envoyer l’armée réprimer les travailleurs. C’est cette violence sociale, cette lutte pour la journée de huit heures face à l’alliance du capital et de l’État, qui mènera au massacre de Haymarket à Chicago, en mai 1886, donnant naissance au 1er Mai mondial.

Un banquier new-yorkais de l’époque résumait cette alliance d’un toast cynique à la Cour suprême : « Je vous salue, gardiens du dollar, défenseurs de la propriété privée. » Pire, l’un d’eux, alors juge à la Cour suprême, David J. Brewer, déclara : « C’est une loi constante que la richesse de l’ensemble de la communauté réside entre les mains du petit nombre. (…) La grande majorité des hommes sont incapables de supporter ce sacrifice permanent qui seul permet d’accumuler les richesses. (…) Ainsi, demain comme hier, à moins que la nature humaine ne soit profondément remodelée, la richesse de la nation demeurera entre les mains de quelques élus tandis que la masse des autres subviendra à ses besoins par son labeur quotidien. »

Les nouveaux monopoles du XXIᵉ siècle

Aujourd’hui, nous assistons au retour de ces barons voleurs d’un nouveau type. Ce sont, bien sûr, les entreprises du numérique, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), qui monopolisent un secteur désormais vital pour nos vies. Au XIXᵉ siècle, on cherchait l’or noir ; au XXIᵉ, on décode l’or numérique : la donnée personnelle. Celle qui permet de personnaliser les propositions, de cibler les envies du consommateur, de comprendre sa façon d’acheter. Ces entreprises gigantesques, dirigées par des personnalités comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg, questionnent de nouveau les concepts de souveraineté, car elles sont multinationales, et de puissance, car elles sont parfois plus fortes que les États.

Mais réduire cette dynamique aux seuls géants de la tech serait une erreur de diagnostic, car la « baronisation » contamine l’ensemble de notre économie. Les dignes héritiers de J. P. Morgan ne portent plus de chapeaux haut-de-forme ; ils s’appellent désormais BlackRock ou Vanguard. Ces firmes de gestion d’actifs géantes contrôlent des milliers de milliards de dollars et, tout comme la banque Morgan au XIXᵉ siècle, elles placent leurs jetons dans les conseils d’administration de presque toutes les grandes entreprises de la planète. De la technologie à l’énergie, en passant par les médias, elles façonnent un capitalisme de connivence mondialisé où la concurrence n’est plus qu’une illusion pour les consommateurs.

Qu’il s’agisse de l’optimisation fiscale agressive de la Silicon Valley, du pouvoir discret de la finance ou des stratégies d’évitement des fortunes domestiques – comme en France, où plus de 10 000 foyers fiscaux au patrimoine considérable échappent à l’impôt sur le revenu –, le constat reste inchangé. Ces nouvelles élites économiques, à l’instar de leurs prédécesseurs du XIXᵉ siècle, n’utilisent plus leur richesse pour bâtir la cité, mais pour la contourner. Elles font de la triche une règle de gestion et transforment, patiemment, nos démocraties en de simples filiales de leurs empires privés.

Rémy Goubert