Le roi, le bourreau et les démons de l’Europe

par Régis Poulain |  publié le 31/08/2026

Harald V et Ratko Mladic sont morts à deux jours d’intervalle. L’un laisse un royaume en deuil, l’autre des Balkans toujours déchirés par sa mémoire. Cette étrange coïncidence dit quelque chose des fractures qui traversent encore l’Europe.

Le roi de Norvège Harald V, (Photo LEX VAN LIESHOUT / ANP via AFP) - Le général serbe et criminel de guerre Ratko Mladic, lors d'une interview au journal suédois Expressen en juin 1993. (Photo TORBJÖRN ANDERSSON / XP / TT News Agency via AFP)

En moins de 48 heures, le monde a appris la mort de deux hommes qui, en apparence, n’avaient rien en commun, mais dont les destins illustrent les démons que nos sociétés doivent affronter. Le roi de Norvège Harald V est mort à 89 ans d’une maladie du sang, entouré de ses proches, aimé et apprécié de ses 5,5 millions de sujets. Deux jours plus tôt, le « Boucher des Balkans » Ratko Mladic mourait à 83 ans dans sa cellule de La Haye, où il purgeait depuis 2017 sa peine pour le génocide des Bosniaques à Srebrenica, en 1995. Sans surprise, sa mort a suscité des réactions très différentes dans l’ex-Yougoslavie : en Croatie, certains journaux ne cachent pas leur soulagement, tandis qu’en Serbie, d’autres rendent hommage à celui qu’ils considèrent toujours comme un héros.

Au-delà de la proximité de leurs morts, tout oppose les deux octogénaires : un roi-citoyen dans un pays social-démocrate prospère d’un côté, un assassin de masse issu d’un État yougoslave en décomposition de l’autre. Pourtant, leurs disparitions mettent en lumière les contradictions et les non-dits qui continuent de peser sur l’Europe.

La monarchie norvégienne après Harald V

D’un côté, si la figure du roi Harald V est difficilement contestable, celle de son fils et désormais roi Haakon ne bénéficie pas de la même aura. Il a épousé Mette-Marit, figure de la vie nocturne osloïte, prenant ainsi exemple sur son père, lui aussi marié à une roturière. Mais la nouvelle reine est au cœur d’une tourmente médiatique en raison de sa proximité avec le pédocriminel Jeffrey Epstein. Interrogée à la télévision publique le 19 mars dernier, elle a assuré avoir été « manipulée » par le financier américain. L’ombre d’Epstein plane aussi sur la famille royale britannique, dont l’ex-prince Andrew a été chassé après la publication de photos compromettantes.

Rien de comparable dans le cas de Mette-Marit, qui a pourtant séjourné dans la résidence de Jeffrey Epstein à Palm Beach en 2013. La désormais reine s’était si mal défendue que la presse norvégienne avait déploré le manque de réponses franches aux questions posées. Elle justifie ces zones d’ombre par sa volonté de « garder une vie privée ». En tant que Français, voir des personnes vivre aux crochets des contribuables sans avoir à rendre de comptes m’est incompréhensible. Les Norvégiens accepteront-ils longtemps de voir une proche d’un criminel sur le trône ? L’état de santé de Mette-Marit, atteinte d’une maladie incurable, une fibrose pulmonaire, pourrait lui offrir une porte de sortie digne.

Ratko Mladic divise toujours les Balkans

Pendant ce temps, dans les Balkans, les plaies des années 1990 se rouvrent. Les cendres de Ratko Mladic seront rapatriées et honorées par l’État serbe, a annoncé le ministre de la Justice (sic). Les rues de plusieurs villes de la République serbe de Bosnie, comme Zvornik, se sont remplies d’hommes arborant des drapeaux serbes en hommage à celui qu’ils considèrent comme un « héros ». Responsable de l’assassinat de 8 000 hommes et adolescents bosniaques musulmans en juillet 1995, Mladic est toujours considéré comme un héros en Serbie, où il a vécu des années en cavale avant d’être livré par un gouvernement qui voulait se rapprocher des Occidentaux. À Srebrenica, lieu du massacre, les six églises orthodoxes ont fait sonner leurs cloches. Belgrade n’a jamais digéré ce que les Serbes considèrent comme un « deux poids, deux mesures » dans le jugement des criminels de guerre et dénonce l’existence d’une « justice des vainqueurs ».

Impunité des puissants d’un côté, plaie ouverte d’un passé qui ne passe pas de l’autre : chaque partie de l’Europe reste aux prises avec ses démons.

Régis Poulain