Le SCAF, mirage de la défense européenne

par Bernard Attali |  publié le 09/06/2026

Neuf ans de discussions, des milliards d’euros en jeu et des ambitions affichées à chaque sommet franco-allemand. Le SCAF, ce futur avion de combat censé incarner l’Europe de la défense, vient d’être abandonné. Un échec qui en dit long sur les difficultés des Européens à construire leur sécurité en commun.

Une maquette du Système aérien de combat futur (SCAF), un avion européen développé par Dassault Aviation. (Photo Ludovic MARIN / AFP)

La guerre gronde aux portes de l’Europe. L’allié américain est devenu totalement imprévisible. Dans ce contexte, en toute logique, une Allemagne qui réarme massivement, mais sans grande compétence en matière de défense, devrait faire alliance avec une France financièrement démunie, mais dotée d’une vraie capacité militaire. Eh bien non ! Les vieux démons ont repris le dessus.

Il aura donc fallu neuf ans, des centaines de millions d’euros dépensés en études préliminaires, d’innombrables sommets bilatéraux et l’échec d’une médiation de la dernière chance pour aboutir à ce constat d’échec que chacun redoutait. Le SCAF — Système de combat aérien du futur — vient de rejoindre le cimetière des grands projets européens avortés. L’annonce, formulée par Berlin le 8 juin 2026, est d’une brutalité rare dans l’histoire de la coopération franco-allemande.

Une guerre industrielle déguisée en projet européen

Lancé en 2017 avec l’objectif de remplacer le Rafale français et l’Eurofighter germano-espagnol à l’horizon 2040, le programme incarnait l’ambition d’un avion de sixième génération révolutionnaire, estimé à près de cent milliards d’euros. Sur le papier, c’était le grand récit intégrateur de la défense européenne. Dans les faits, ce fut dès l’origine une alliance de souverainetés concurrentes, incapables de surmonter leurs rivalités.

Le cœur du conflit s’est cristallisé autour de la gouvernance du programme : Dassault exigeait d’avoir les commandes sur l’avion de combat, fort de son expertise historique dans la lignée Mirage-Rafale, tandis qu’Airbus le refusait. Les deux groupes d’armement ne sont parvenus à s’entendre ni sur les rôles de pilotage, ni sur la répartition du travail, ni sur les droits de brevet.

Derrière la querelle entre industriels se cache un autre désaccord : la France et l’Allemagne n’ont jamais partagé la même vision de l’avion qu’elles voulaient construire. Paris voulait un appareil capable d’opérer depuis un porte-avions et d’emporter l’arme nucléaire ; Berlin privilégiait une intégration poussée au dispositif de l’OTAN. Ces exigences opérationnelles divergentes auraient dû, dès 2017, alerter sur la fragilité des fondations du projet.

Les conséquences industrielles : l’Europe à découvert

L’abandon du chasseur commun laisse derrière lui un vide capacitaire. Pour l’Allemagne et l’Espagne, cela signifie une dépendance prolongée à l’Eurofighter, un appareil conçu dans les années 1980. La France est moins mal lotie : Dassault conserve un outil industriel souverain, une chaîne de production maîtrisée et des carnets de commandes à l’export qui attestent de la robustesse du Rafale sur les marchés internationaux.

Pour Airbus Defense and Space, en revanche, c’est l’évanouissement de ses ambitions dans le domaine des chasseurs de combat, secteur où le groupe européen peinait déjà à rivaliser avec les géants américains. Le calcul allemand mérite d’être examiné sans complaisance : Friedrich Merz a engagé l’acquisition de 35 F-35 supplémentaires, en plus des 35 commandés en 2022. L’Allemagne continue d’acheter américain.

Ce choix n’est pas le fruit d’une contrainte budgétaire — c’est un calcul délibéré qui invalide toute rhétorique sur l’autonomie stratégique européenne.

Ce que révèle cet échec de l’Europe

La mort du SCAF est plus qu’un revers industriel. C’est un échec existentiel, révélateur d’une contradiction fondamentale que l’Europe refuse d’affronter : celle entre un idéal de souveraineté collective et la réalité des intérêts nationaux. L’abandon du SCAF illustre les limites de l’intégration européenne dans un domaine majeur. Ce que le SCAF laisse derrière lui, c’est moins un avion mort qu’une question sans réponse : l’Europe est-elle capable, sur les sujets où sa survie se joue, de dépasser la somme de ses intérêts nationaux ?

Mais cet échec ne clôt pas le débat. Il devrait même réveiller les esprits par sa dimension symbolique. Il devient urgent de réorganiser au plus vite l’OTAN pour doter l’Union européenne d’une structure de commandement commune. Les événements récents, en Ukraine comme en Iran, comme les coups de boutoir des États-Unis sur l’architecture de l’OTAN, montrent bien que les pays européens, Royaume-Uni inclus, ont le devoir de surmonter leurs différends pour assurer leur sécurité.

Le plus vite sera le mieux. Sinon, on se souviendra longtemps de cet avion qui n’a jamais volé.

Bernard Attali

Editorialiste