L’eau, un trésor dilapidé
À force de multiplier les recours à l’eau douce, on appauvrit les réserves qui ne sont plus reconstituées au rythme des besoins grandissants.
L’eau, source de vie. À la fois tellement banale et basique, et tellement indispensable et irremplaçable. On en use et en abuse, et pourtant l’eau douce ne représente qu’à peine 3 % de l’eau sur la planète, et à peine plus de 1 % si l’on exclut les glaciers et les nappes souterraines inaccessibles… Et si on devait imaginer de dessaler l’eau de mer à très grande échelle, on créerait plus de problèmes que de solutions pour les équilibres environnementaux.
D’où vient, alors, cette idée que l’eau serait inépuisable ? De son cycle – évaporation, condensation, précipitation – qui, par son caractère immuable, donne l’impression que les réserves, parce qu’elles se reconstituent sans cesse, sont infinies. Mais il n’en est rien.
Au cœur des questions migratoires
Or, si on ne considère que le XXe siècle, « la population mondiale a triplé alors que la consommation d’eau à des fins humaines s’est multipliée par six », alerte le Conseil mondial de l’eau. Soit un rythme des prélèvements deux fois supérieur à la croissance démographique, à cause des multiples utilisations de l’eau. Et avec une population sur Terre qui devrait approcher les 10 milliards d’habitants au milieu du siècle, la demande mondiale en eau devrait encore augmenter de 55 % à cette échéance selon l’OCDE. Alors que la ressource, elle, demeurera toujours globalement constante.
Aussi, pas plus loin qu’au milieu du siècle, 40 % de la population mondiale devrait être confrontée à des problèmes d’alimentation en eau, soit deux fois plus qu’en 2000. Avec les conséquences multiples que cela implique : ainsi, « les changements hydrologiques causés par le changement climatique multiplieront par sept les demandes d’asile en Union européenne », évalue le GIEC dans son sixième rapport. L’eau, à l’origine de la vie… mais aussi des questions migratoires, d’une actualité aiguë.
Car l’ONU a beau réaffirmer que l’eau « potable, salubre, propre, accessible et abordable » est un droit fondamental, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) alerte sur le fait que 2,1 milliards de personnes sur 7 milliards ne disposent pas à ce jour d’un accès satisfaisant à l’eau potable.
En France, alerte sur l’eau potable
Aucun pays ne peut se complaire dans le sentiment qu’il est épargné. La France, pourtant bien dotée au niveau hydrique, connaît aujourd’hui des restrictions d’eau, sur 30 % de son territoire entre 2017 et 2020 et sur 70 % en cet été 2024. Cette année en août, selon l’observatoire VigiEau, quatre départements sont placés en vigilance, 29 en alerte et alerte renforcée, et 66 en crise (niveau d’alerte maximale). La faute aux multiples usages de l’eau qui pompent les ressources, aux fuites sur les réseaux de canalisation qui font perdre quelque 20 % du total acheminé, mais aussi à une diminution de la ressource en eau renouvelable (de 14 % entre les périodes 1990-2001 et 2002-2018) suite aux aléas de la pluviosité.
Au point que dans certaines régions se pose déjà la question de la hiérarchisation des utilisations de l’eau. Une ardente obligation, alors que les ressources en eaux souterraines qui fournissent aujourd’hui 70 % de l’eau potable en France pourraient diminuer de moitié avant trente ans. Or, un Français consomme en moyenne aujourd’hui 148 litres d’eau par jour, soit quelque 55 m³ par an, et les étés deviennent de plus en plus critiques. Un problème qui touche d’ailleurs toute l’Europe.
Hiérarchiser les utilisations
Le débat sur l’eau tend à se focaliser sur l’agriculture, alors que le refroidissement des centrales électriques absorbe 45 % des prélèvements d’eau, soit près de quatre fois plus que l’agriculture. Mais la plupart des prélèvements pour les centrales sont restitués au milieu aquatique après utilisation, alors que la quasi-totalité de l’eau prélevée est consommée dans le cas de l’agriculture. Mais l’enjeu agricole est capital : nourrir la population.
Au final, sur les quelque 33 milliards de m³ d’eau prélevés chaque année en France, un peu plus de 4 milliards sont consommés en bout de course, dont 58 % par l’agriculture et 12 % par les centrales. Et même si l’eau potable utilisée par les foyers ne représente que 18 % du total, on peut aussi se poser des questions sur la répartition de cette ressource dont près de 40 % sont consacrés aux bains et douches et 20 % aux toilettes, selon le Centre d’information sur l’eau.
D’autres questions peuvent être posées, comme sur les piscines. Certaines municipalités ont déjà ouvert le dossier, notamment dans les communes qui doivent être ravitaillées par camion-citerne au cœur de l’été. Avec 3,4 millions de piscines privées, la France est le pays d’Europe le mieux doté pour barboter en famille. À raison d’une taille moyenne de 29 m² et d’une capacité de l’ordre de 40 m³, le total de l’eau ainsi stockée dépasse les 120 millions de m³.
Les professionnels du secteur soulignent que ces piscines ne sont jamais vidées et que l’intégralité de cette eau stockée n’est donc pas renouvelée chaque année. Mais à cause de la remise à niveau suite à l’évaporation, la France consacre tout de même 1,3 % du total consommé au plaisir de barboter. Le bilan des piscines peut apparaître comme marginal. En réalité, les piscines absorbent autant d’eau potable qu’une ville de 900 000 habitants, c’est-à-dire comme Marseille.
Certes, il existe bien d’autres sources de déperdition d’eau. Mais dans un contexte de restrictions de plus en plus nombreuses, alors que la multiplication des incendies implique de rendre la ressource disponible pour lutter contre les feux, l’enjeu va consister à procéder à une hiérarchisation des priorités en remettant en question ce qui, dans les modes de vie, n’est pas indispensable.



