L’école face au vide démographique

par Boris Enet |  publié le 10/04/2026

Avec 1,7 million d’élèves en moins d’ici 2035, l’école française aborde une transformation décisive. Derrière le choc démographique, se cache une opportunité historique autant qu’un risque d’immobilisme. Le statu quo n’est plus une option.

Des enfants écoutent leur enseignante, lors d'un cours à l'école primaire Jules Simon de Montpellier. (Photo Pascal Guyot / AFP)

Vertigineuse déprise ! Les chiffres de la démographie marquent une rupture majeure dans un monde éducatif où les postures ont pris le dessus. S’appuyant sur les données de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, le ministre de l’Éducation Édouard Geffray révèle la profondeur du creux de la vague … sans proposer de cap pour y faire face. La révolution démographique a été annoncée sans que la société française en prenne la mesure. Sur le financement des retraites, cet étourdissant déni s’est traduit par l’échec d’un compromis social comparable à ceux mis en place ailleurs en Europe. Une exception illusoire qui n’a fait que renforcer les populistes et reporter les problèmes.

Résultat du recul du taux de fécondité, la disparition de 1,7 million d’élèves provoque un choc similaire. N’aurait-il pas mieux valu anticiper cette évolution plutôt que de dépenser des milliards — 3,6 milliards supplémentaires dans le seul budget en cours — pour répondre à des attentes d’un autre temps ?

Une baisse historique des effectifs scolaires

Près de 900 000 enfants en moins dans les écoles maternelles et primaires, et presque autant, mécaniquement, dans les collèges et lycées : voilà qui devrait constituer une opportunité dans une démocratie sociale apaisée, soucieuse du bien-être des enfants et de leurs familles, de la modernisation de l’État et d’un aménagement cohérent du territoire. Pour l’heure, cette annonce n’a suscité aucune réflexion prospective ouvrant un véritable débat démocratique. Le ministre les réserve probablement aux organisations syndicales qu’il rencontrera prochainement. Sans surprise, celles-ci ont déjà annoncé, pour la plupart, la nécessité de « sauver les postes », comme si une diminution de 14 % des effectifs scolaires pouvait ne pas entraîner une refonte générale — administrative, géographique, pédagogique et culturelle.

L’ampleur du chantier justifierait à elle seule une forme de DATAR[1] de l’éducation, dans une période où il faudra aussi recruter quelque 300 000 enseignants pour compenser les départs à la retraite des derniers baby-boomers. Déjà, les sénateurs LR, habituellement enclins à appliquer aux services publics une logique de rentabilité souvent brutale, pétitionnent pour ne pas sacrifier les écoles dans les territoires ruraux isolés, clientélisme oblige. Comme souvent en France, le risque réside dans la défense d’intérêts catégoriels, étroits et passéistes, au détriment de l’éducation, de notre jeunesse et de l’avenir de la société.

Notre jeunesse au cœur du système, vraiment ?

Un tel choc appelle une déconcentration et une décentralisation renforcées de l’éducation, car les fractures territoriales et sociales ne permettent plus d’agir comme au temps d’un État centralisé qui n’en a plus que l’apparence. Ce modèle ne fonctionne plus et génère une bureaucratie pléthorique qui devra être allégée, renforcée dans ses compétences et évaluée sur ses résultats.

La question du taux d’encadrement des élèves est légitime et doit être posée, notamment au regard des problèmes de santé mentale et du niveau scolaire insuffisant dans certains territoires. Mais cela suppose de redéfinir les besoins, d’accepter des fermetures et, plus largement, de « bouger ».

Rien ne serait pire, dans ce domaine essentiel, que de maintenir un statu quo démotivant pour les personnels, notamment les plus jeunes, et alimentant la baisse progressive du niveau d’éducation et de culture, indispensable à la cohésion démocratique et sociale. Parmi les pistes possibles : pourquoi ne pas aligner la gestion des personnels du second degré sur celle du premier, à l’échelle académique, afin de restaurer l’attractivité du métier ? Pourquoi ne pas associer davantage les collectivités à la réflexion sur le bâti scolaire, à l’heure du bouleversement climatique, alors même que la question des rythmes scolaires en dépend ? Pourquoi ne pas intégrer davantage la Jeunesse et les Sports ainsi que la Culture pour faire des lieux d’éducation de véritables espaces de vie, repensés en profondeur ?

Tout cela suppose une réforme des structures étatiques et territoriales qui tarde et singularise la France au sein de l’Union européenne.

Un enjeu démocratique pour toute la société

Dans les 34900 communes, l’école au cœur du village, près de l’église, appartient depuis longtemps au passé. Seuls l’extrême droite, chantre d’une France nostalgique, et les promoteurs d’une « nouvelle France », s’y accrochent encore. Pour eux, l’adaptation au monde est une menace. Regrouper les communes rurales, repenser les lieux d’éducation, revoir le transport et la carte scolaire pour garantir l’égalité des chances restent pourtant les meilleurs moyens de revitaliser la démocratie et de « refaire nation » dans notre Europe. À défaut, nous assisterons une fois de plus à l’affrontement stérile entre un syndicalisme de défense et Bercy, gardien des finances publiques.

L’école est le premier et le dernier enjeu démocratique. Si la question du temps scolaire a une nouvelle fois été entravée par des logiques conservatrices, les forces progressistes doivent résoudre la question démographique par la transformation sociale. À moins, bien sûr, que la gauche se réduise à la défense d’un pré carré fragilisé, au lieu de penser le bien-être des générations futures.

[1] Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale

Boris Enet