Lecornu : le contresens sur l’Europe
Certaines économies coûtent cher. Tandis que l’Europe entend peser dans les rapports de force internationaux, Paris envisage de rogner sur la mise commune. Étrange moment pour regarder l’UE comme une dépense plutôt que comme un investissement.
Réduire les contributions des États membres à l’Union européenne : la proposition d’un Premier ministre en mal de recettes enverrait un mauvais signal à l’opinion, à nos voisins et, finalement, au monde. Si Paris peut s’honorer de n’avoir jamais eu recours à cet expédient, contrairement à plusieurs autres États membres, le moment serait particulièrement mal choisi. L’Europe apparaît plus que jamais comme une solution pour ses ressortissants comme pour ses partenaires, en incarnant la seule alternative crédible aux dérives des Trump, Poutine, Xi Jinping et autres saigneurs du monde.
Quand l’Europe redevient une puissance
Comment mieux l’illustrer que par le déplacement du chef du gouvernement canadien, Mark Carney, à Bruxelles pour assister au discours sur l’état de l’Union de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, devant le Parlement européen ? On pourrait tout autant invoquer la suppression des droits de douane sur 80 % des produits exportés par l’Arménie vers l’Union, lui permettant ainsi de mieux résister aux pressions de Moscou.
C’est la défense sans concession – sinon celles qu’imposent les rapports de force du moment – d’un projet démocratique et progressiste, placé sous les couleurs de l’État de droit, face aux fauteurs de troubles et de guerres, aux pouvoirs illibéraux ou dictatoriaux, mais aussi aux populistes souverainistes de l’intérieur qui rêvent de les imiter.
Lors de son sixième discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission a livré un parcours sans faute, sobre mais inspiré. Tous les grands enjeux du moment ont été abordés, au point qu’il serait difficile de tous les évoquer. On retiendra surtout le caractère concret de l’exercice, traduit par un calendrier serré sur les fronts extérieur comme intérieur, avec un leitmotiv : les valeurs démocratiques de l’Union ne sont pas négociables. Ainsi lorsqu’elle affirme que les images des obsèques du criminel de guerre et criminel contre l’humanité Ratko Mladić, en Serbie, n’ont pas leur place dans notre Europe.
Le langage de la fermeté
Fermeté avec la Chine, invitée à passer des paroles aux actes pour réduire un déficit commercial d’un milliard d’euros par jour, condition d’une coopération nécessaire mais fondée sur des règles équitables. Fermeté sans échappatoire avec Poutine et ses menaces hybrides, « de moins en moins hybrides et relevant de moins en moins de simples menaces », en Lituanie, au Danemark, en Pologne ou à Leipzig. « Nous défendrons chaque mètre carré de nos territoires », affirme-t-elle, en appelant à un pendant européen de l’article 5 de l’OTAN, qui pose le principe d’une défense collective.
Fermeté avec Trump également, comme avec les géants américains de la tech, au point de faire du Canada le premier membre associé de l’Union et d’affirmer la nécessité de protéger les enfants et les jeunes Européens contre les réseaux sociaux addictifs, ou encore nos populations contre les risques liés à l’auto-amélioration récursive de l’intelligence artificielle.
Le programme économique tient en quelques mots forts : simplification, électrification, coopération et intégration. Ursula von der Leyen l’illustre par l’exemple d’une start-up multinationale dont les fondateurs se sont rencontrés quinze ans plus tôt dans le cadre d’Erasmus.
L’insistance sur l’agenda social est assez inhabituelle pour être soulignée. Deux objectifs sont présentés comme des « droits et non des privilèges » : l’accès au logement et la possibilité de vivre et travailler dans sa région. Ils se traduisent par la promesse de renforcer le socle social commun, qui appelle, sans le dire tout à fait, à un rapprochement urgent des agendas sociaux nationaux.
Les deux grands basculements de l’époque sont également clairement identifiés : le réchauffement climatique, deux fois plus rapide en Europe, et l’irruption de l’intelligence artificielle, utile et profitable pour peu qu’elle demeure sous contrôle. Sur le premier front, tout doit être mis en œuvre pour renforcer la résilience, du « paquet bancaire » au colmatage des fuites d’eau, en passant par les moyens européens de lutte contre les feux de forêt, qui ont détruit cet été quelque 660 000 hectares. Le Green Deal est plus que jamais d’actualité. Quant à l’IA, il s’agit de l’introduire partout où elle peut servir la croissance, tout en maîtrisant son développement. La présidente de la Commission se dit d’ailleurs optimiste sur ce point.
Faire l’Union, ou la subir
Mis en exergue dans ses conclusions, les élargissements devraient connaître une nette accélération avant qu’un second Congrès européen, présenté comme un « moment d’intelligence collective », ne soit réuni l’an prochain – le premier remonte à 1948 –, à l’occasion du 70e anniversaire du traité de Rome, signé en mars 1957.
Impossible, devant un tel ordre du jour, de ne pas mesurer l’écart entre cet engagement collectif, porté par la présidente de la Commission et « son ami » António Costa, et la pauvreté des annonces nationales en France, mais aussi en Allemagne ou en Italie. Affaire d’échelle et de subsidiarité démocratique, bien sûr. Mais jamais la différence n’était apparue aussi nettement : les uns et les autres ne jouent plus sur le même registre, avec les mêmes moyens ni surtout avec la même vision de l’avenir, de l’urgence immédiate aux perspectives de long terme.
La petite transaction de Sébastien Lecornu en direction des populistes des deux rives, qui la réclamaient à grands cris, confine dans ce contexte à l’indécence. Paris ne doit ni baisser sa contribution, ni, à plus forte raison, inviter les autres États membres à en faire autant.
Le budget de la maison commune assure la réduction des disparités et la cohésion, crée les conditions d’une intégration réussie des nouveaux entrants et porte une promesse de progrès collectif. À ce titre, il doit être, au minimum, sanctuarisé, voire augmenté. Le transfert, de droit ou de fait, de compétences essentielles ne peut se faire à budget constant, même si l’Union devait se doter de nouvelles ressources propres.
Toute autre logique constituerait un cadeau empoisonné, dont les effets idéologiques seraient plus délétères encore que les économies comptables réalisées à court terme. Voilà un marqueur essentiel du débat présidentiel qui s’ouvre en France, mais aussi une donnée constitutive de notre identité communautaire.



