Léon XIV au pays de la laïcité

par Boris Enet |  publié le 29/09/2026

Léon XIV aura rencontré un public nombreux et enthousiaste pendant son séjour en France. Mais une visite papale n’est jamais anodine dans le pays de la loi de 1905. Celle-ci n’échappe pas aux questions que pose, dans l’hexagone, la place des religions.

Le pape Léon XIV salue la foule depuis la papamobile alors qu'il parcourt l'avenue des Champs-Élysées pour se rendre à la messe en plein air qu'il va célébrer, place de la Concorde, ce 26 septembre 2026 à Paris. (Photo Tom Nicholson / Getty Images via AFP)

Le petit tour de France du pape Léon XIV sera d’évidence salué comme un succès populaire dont les retombées pour le pays qui l’accueille ne sont pas négligeables. Sa veillée en présence de quelque 80 000 jeunes à Saint-Denis, comme ses messes de masse, connaissent un franc succès.

Pour autant, ce voyage soulève quelques questions que l’on ne saurait mettre sous le tapis, qu’elles soient diplomatiques ou pastorales, seules les premières intéressant l’auteur de ces lignes.

L’accueil à l’Élysée d’abord, après celui d’Orly, marque un premier accroc, car le pontife a quelque peu snobé l’épouse du président de la République. L’Église catholique romaine n’a jamais accordé une place égale aux femmes et aux hommes et, quand les sociétés y parviennent enfin au terme de longues luttes, l’institution catholique ou, plus exactement, ses représentants s’y opposent. On l’aura encore vérifié lors du tour d’honneur au Stade de France : pas une femme dans la papamobile, ni même dans l’escorte pourtant fournie. Leur monde reste un demi-monde où les femmes sont largement invisibilisées. Certes, son prédécesseur avait fait un geste en nommant une femme à la tête du gouvernorat du Vatican. Depuis, peu de choses. Sans compter que la position de l’Église et de ses chefs successifs sur l’avortement et la contraception demeure ce qu’elle est depuis plusieurs décennies : profondément conservatrice. Et l’on ne reviendra pas sur le refus du Vatican d’agréer un ambassadeur de la République en raison de son homosexualité… au XXIe siècle.

Les frontières de la laïcité

Le chef de l’Église catholique a rang de chef d’État et, à ce titre, il n’est pas anormal qu’il soit accueilli avec tous les égards, voire la pompe réservée à cette fonction, celle-ci fût-elle quelque peu surannée. Mais était-il nécessaire que toutes les églises que compte ce pays se mettent à sonner longuement en son honneur à deux reprises ? Sans doute pas, mais encore ne s’agit-il là que d’un détail.

Il n’en va pas de même de ce qui s’est passé à Notre-Dame, joyau du patrimoine culturel français, restaurée après un terrible incendie grâce à une mobilisation exceptionnelle de la République et de citoyens de nombreux pays qui y ont financièrement contribué. L’Église catholique a ses codes, parfois à la limite de l’inconvenance, comme lorsqu’elle reprit « possession » de l’édifice. Déjà, à l’époque, « la gueuse » avait été invitée à rester sur le parvis avec Esmeralda. La privatisation symbolique du rendez-vous de Léon XIV avec ce haut lieu de notre patrimoine, en écartant le président, les corps constitués et les acteurs du « miracle de la restauration », confinait à l’indécence.

Foi privée, espace public

Cela soulève des questions à propos de la laïcité, qui ne se résume pas au compromis vieux de plus d’un siècle et à la loi de 1905 qu’il permit. La preuve : il fallut la loi de 2004 pour sanctuariser les écoles en y interdisant les signes religieux ostensibles. Bien évidemment, l’espace scolaire et l’espace public ne sauraient être confondus, comme l’extrême droite feint de le faire à propos d’une autre religion. Mais tous les discours qui répètent à longueur de temps que la religion a toute sa place dans l’espace public méritent d’être interrogés, y compris lorsqu’ils sont le fait du président de la République.

Pourquoi ? On constatera d’abord que toutes les croyances ne sont pas traitées de manière égale, loin de là. Ensuite, la frontière est ténue entre une présence assumée à titre personnel par des citoyens et le prosélytisme qui peut être celui d’une institution. Enfin, si la laïcité est garante du vivre-ensemble, encourager ou même concéder la présence des religions ès qualités dans l’espace public, alors qu’elles sont par définition investies d’une mission de propagation de la foi, peut conduire à des tensions.

Affaire de discernement, donc. Pour le dire autrement, la concurrence dans un espace public partagé entre diverses obédiences, croyances, voire superstitions, n’est pas souhaitable. C’est l’un des legs de l’histoire européenne, mais pas seulement.

Quand le pape entre dans le débat

Ce serait ne pas respecter l’actuel pape et ses prédécesseurs que de ne pas prendre en compte ce qu’ils disent et écrivent. Récent dans la fonction, l’actuel locataire du Saint-Siège n’a guère fait preuve de retenue, lors de sa visite, à propos de la loi sur la fin de vie. Il a répété son opposition irréductible et ses jeunes ouailles arboraient des tee-shirts portant la mention « Pour que le monde ait la vie », message « apostolique » qui vise une loi de la République et une exigence humaniste que partagent d’autres États européens.

Enfin, Bendak a déjà illustré avec force dans LibreJournal ce qu’il y avait à dire des crimes sexuels commis par des religieux contre un nombre considérable d’enfants. L’Église catholique ne saurait échapper à ses responsabilités.

Boris Enet