« Les bonnes » à leur meilleur

par Élizabeth Gouslan |  publié le 02/10/2026

Pour les quarante ans de la mort de Jean Genet et pour fêter la création de sa pièce-culte, Les Bonnes, à l’Athénée Louis-Jouvet, il y a quatre-vingts ans, la troupe de la Comédie-Française en offre sa version. Intelligence et folie se conjuguent dans la mise en scène de Carme Portaceli.

« Les Bonnes », de Jean Genet, mise en scène Carme Portaceli, à l' Athénée Théâtre Louis-Jouvet. ( capture d'écran de la bande annonce youtube.com/watch?v=boI8R5hQe9E )

Le décor figure une salle d’eau d’un luxueux design : murs bleu-paon, baignoire-sabot sophistiquée, lavabos style palace et luminaires tamisés. Au son du rap « Ne m’abandonne pas », une jeune femme entre en scène en éparpillant lentement, minutieusement, religieusement des centaines de pétales de roses rouges. Déconcertant. Ce lieu aseptisé est l’épicentre du drame et le temple de féminité de Madame. Madame est la patronne de Claire et Solange, ses bonnes. 

Dans la version de Genet, il s’agit d’une chambre à coucher, mais la salle de bains est une excellente trouvaille. Chaque jour, les deux sœurs en astiquent et aseptisent les moindres recoins sans oublier d’y laver, coiffer, parfumer et vêtir Madame. Mais aujourd’hui, 16 h, Madame étant de sortie, les filles s’adonnent à ce qu’elles appellent « la Cérémonie ». C’est un jeu de rôle très sérieux qui ne supporte aucune approximation, ni dans la mise en scène, ni dans les dialogues. Solange et Claire, dévotes psychotiques, sont addictes à ce rituel quotidien.

Que la cérémonie commence !

Il agit sur elles comme un puissant shoot de LSD. Singeant le débit snobish et le ton tyrannique de leur patronne, elles interprètent leur calvaire avec délectation. L’une est Madame, l’autre, sa bonne à tout faire. Claire : « Vite, vite, Solange, apportez-moi mes souliers, mon sac, ma robe à paillettes et tous mes bijoux !!! » La sœur aînée, silencieuse et verticale, s’exécute sous les insultes de celle qu’elle habille en poupée grotesque d’un jupon à faux cul et d’une traîne. Couleur de la parure ? Rouge évidemment. Rouge comme le sang qui ne demande qu’à couler tant la haine des deux domestiques pour la grande bourgeoise qui les emploie grandit jour après jour.

Immédiatement, Elissa Alloua (l’aînée, la meneuse, aussi grave et atone qu’un automate) et Edith Proust (la cadette obéissante, dotée d’une joie de vivre explosive) éblouissent par les mille nuances de leur jeu. Comme elles l’adorent, leur impro cathartique, comme elles s’amusent, les deux sœurs ! Elles sont enfantines, naïves, adorables et folles à lier. Et le public s’interroge : veulent-elles vraiment assassiner Madame ou seulement s’approprier son décor, ses gestes, son vestiaire, son standing ? La détestent-elles ou sont-elles fascinées par son train de vie ? Leur pulsion morbide est-elle la résultante de la lutte des classes ou l’expression d’une frustration sexuelle évidente ?  

Attention, Madame revient !

Au second acte, alors qu’elles se dépêchent d’enfiler leur blouse gris souris et de ranger leur désordre théâtral, arrive enfin, nonchalante et sexy dans son blouson de vison Gucci, cette chère Madame à qui Anna Cervinka donne des airs de Marianne Faithfull. Le suspense est à son comble. Que va-t-il se passer entre ces trois femmes ?

Pour la génération qui ne connaît pas la pièce, on n’en dira pas plus. Aux autres, il est amusant de raconter les coulisses de l’œuvre.  

Du fait divers au grand théâtre

1933 : les sœurs Papin, qui ont crevé les yeux de leur patronne Madame Lancelin et de sa fille avant de les achever au couteau, ont écopé d’une condamnation à mort pour l’aînée (qui fut graciée un an plus tard) et de 10 ans de travaux forcés pour la cadette. Après-guerre, en 1946 : le tout-puissant Jean Cocteau, qui vient de rencontrer Genet, un jeune homme prometteur, confie le texte des Bonnes à Louis Jouvet. Mais « le patron » juge ça exécrable, sans queue ni tête et immontrable. 

En conséquence, l’écrivain (énervé) consent tout de même à réécrire son texte jusqu’à ce que Jouvet accepte de monter sa vision déformée et très personnelle de l’affaire. Le résultat est bluffant même près d’un siècle plus tard : le lexique, l’hallucination oratoire, la fantaisie, la violence, l’humour et le désespoir : tout y est transcendé et d’une modernité fulgurante ! 

Claude Chabrol en livrera bien plus tard sa brillante partition au cinéma (La Cérémonie), mais c’est une autre histoire. Les Bonnes, tandem totémique de la folie qu’on enferme, poursuivent, à travers les temps, leur étrange destin tragique.

Élizabeth Gouslan

Journaliste, auteure