Les douteux héros de Zelensky
L’Ukraine en guerre travaille aussi à la construction de sa mémoire nationale. Le choix des figures appelées à l’incarner est tout sauf anodin : celui de Yevhen Konovalets soulève des questions que Kiev aurait tort d’éluder.
Les écrits restent. « Si le nationalisme combat les mariages mixtes avec les conquérants (particulièrement les Polonais et les Russes), il ne peut ignorer le problème des mariages mixtes avec les Juifs, qui sont incontestablement, sinon de plus grands, du moins des ennemis comparables de notre renaissance. » Ce paragraphe est tiré d’une lettre datée du 17 avril 1934, écrite par Yevhen Konovalets à l’un de ses camarades nationalistes ukrainiens. C’est cet homme, figure centrale du nationalisme ukrainien de 1917 jusqu’à son assassinat par les services soviétiques en 1938, que Volodymyr Zelensky a récemment décidé d’honorer à l’occasion du transfert de ses cendres.
Konovalets, figure du nationalisme ukrainien
Si Konovalets ne peut être tenu responsable du choix ultérieur de l’OUN de collaborer avec l’Allemagne nazie — cette organisation nationaliste ukrainienne antisoviétique comptait des membres financés et entraînés par l’Allemagne et le Japon —, il a tout de même dirigé le mouvement pendant neuf ans. Il en a choisi les cadres et façonné l’architecture idéologique, autoritaire et antimoderne, trouvant dans l’Italie mussolinienne, où il a vécu trois ans, comme auprès du parti nazi, des soutiens de poids. Il est établi qu’il était en contact avec Adolf Hitler dès 1922, à une époque où le NSDAP n’était encore qu’un groupuscule électoral.
En organisant le retour de sa dépouille, accompagné d’une retraite aux flambeaux en présence d’Andriy Biletsky, figure issue du bataillon Azov, Volodymyr Zelensky choisit de donner des gages à l’aile la plus nationaliste des combattants ukrainiens. Dans son discours, il a plutôt rendu hommage à l’officier de l’armée austro-hongroise qui a défendu l’éphémère République populaire ukrainienne entre 1917 et 1921, entre la chute du tsarisme et l’intégration de l’Ukraine soviétique à l’URSS, avant de connaître l’exil. Ces années furent d’ailleurs marquées par de terribles violences contre les Juifs ukrainiens : on estime à 100 000 le nombre de victimes des pogroms, dont une grande partie furent commis par des forces liées à la République populaire ukrainienne.
La difficile fabrique des héros ukrainiens
Le 25 mai, Kiev avait également rapatrié les restes du successeur de Konovalets, Andriy Melnyk, appelé lui aussi à rejoindre le Panthéon ukrainien en cours de construction. Les réactions internationales les plus vives viennent de Pologne, où les partis d’extrême-droite hostiles à une hausse du soutien à Kiev ne manquent pas de rappeler que les nationalistes ukrainiens ont massacré des civils polonais en Volhynie et en Galicie dans une logique d’épuration ethnique. L’Union européenne gagne-t-elle à rester silencieuse face à la promotion de héros si éloignés des valeurs sur lesquelles elle s’est construite ?
Après Konovalets et Melnyk, cela pourrait être au tour de Symon Petlioura, chef de l’éphémère République populaire ukrainienne, enterré à Paris, ou de Stepan Bandera, inhumé à Munich, d’être honorés par un gouvernement ukrainien qui a fait le choix de mettre en avant des figures nationalistes, réactionnaires et, pour beaucoup, antisémites.



