Les idiots utiles des mollahs
Un appel international de soutien à l’Iran réunit intellectuels et militants de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Une étape nouvelle dans la marche vers la confusion idéologique impulsée par les thèses décoloniales.
Dans Le Monde, juste tribune de Philippe Corcuff, universitaire et militant orfèvre dans le décryptage intellectuel des doctrines de la gauche. Ce professeur de sciences politiques (à Lyon) analyse avec acuité l’appel publié récemment par le site américain proche de la gauche radicale CounterPunch, modestement intitulé « Déclaration à la conscience de l’Humanité » et présenté comme un événement planétaire rassemblant une pléiade d’universitaires et d’anciens responsables politiques issus de trente pays différents.
À première vue, rien de surprenant. Contempteurs de l’action de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, les auteurs du texte critiquent de manière virulente l’action militaire des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient, et plus particulièrement les bombardements massifs qui ont frappé l’Iran ces dernières semaines. Rien de nouveau sous le soleil anti-impérialiste.
Un éloge du régime iranien
Mais là où l’affaire se corse, c’est que ce réquisitoire unilatéral s’appuie sur un vibrant panégyrique de la République islamique, sans faire la moindre mention de la répression féroce menée par les Gardiens de la Révolution contre le peuple iranien, ni du sort cruel réservé aux femmes iraniennes par les fanatiques religieux au pouvoir à Téhéran. On y trouve, entre autres perles, un éloge émouvant de l’ancien guide suprême Ali Khamenei, « reconnu internationalement comme une voix contre l’arrogance et le terrorisme », et une intéressante caractérisation du régime des mollahs, dont « la continuité civilisationnelle et l’unité sociale ont fusionné en une force unique et inébranlable », autant d’épithètes que l’opposition démocratique iranienne appréciera à sa juste valeur.
En corollaire, l’histoire des États-Unis se résume à une collection de crimes et de génocides perpétrés « pendant deux cent quarante-neuf ans – soit toute leur existence depuis 1776 ». Non que le massacre des Amérindiens ou encore les interventions extérieures brutales des États-Unis un peu partout dans le monde doivent être passés sous silence. Mais enfin, il eût été peut-être juste de mentionner aussi les idées des Pères fondateurs, l’action de Woodrow Wilson en faveur du droit international, ou encore la contribution décisive de l’Amérique de Roosevelt à la défaite du nazisme, par exemple. Mais passons…
Une convergence extrême-droite / extrême-gauche
Le plus frappant dans ce texte, comme souvent dans ce genre d’exercice, c’est la liste des signataires publiée par le site CounterPunch, qui ne manque pas de sel. On y trouve pêle-mêle la fine fleur de l’intelligentsia décoloniale, comme le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos, le sociologue américain d’origine portoricaine Ramon Grosfoguel, vedette de la pensée décoloniale latino-américaine, ou l’historien indien Vijay Prashad, qui se réclame du marxisme et du mouvement queer. Mais aussi, pour s’en tenir à la délégation française, le fondateur de « la nouvelle droite » Alain de Benoist, l’humoriste antisémite et négationniste Dieudonné ou le dirigeant néonazi et pro-Poutine Yvan Benedetti.
Erreur tactique ? Inadvertance oublieuse ? Pas du tout : dès lors qu’on délimite deux camps déclarés homogènes, les puissances occidentales et coloniales d’un côté et, de l’autre, les victimes ex-colonisées du « Sud global » (auquel s’adjoint la Russie qui jouxte le cercle polaire, allez comprendre…), et qu’on nie l’existence des valeurs universelles, on aboutit mécaniquement à ce genre d’aberration.
Racistes et antiracistes se retrouvent du même côté pourvu qu’ils dénoncent ensemble l’Occident, qu’ils exècrent les démocraties libérales et usent de l’anticolonialisme comme de la seule boussole légitime, qu’il viennent de l’extrême droite ou de l’extrême gauche. Ainsi, selon qu’on soit d’un côté ou de l’autre, des faits de massacre ou de répression similaires seront dénoncés avec ardeur ou bien – comme dans le cas de l’Iran des mollahs – portés aux nues, dans une confusion qui sert les pires tyrannies.



