Les Joffrin-Delassus par eux-mêmes
C’est à une belle surprise que nous convie Laurent Joffrin dans un livre inattendu, « Les enfants savent ». Avec sa fille Pauline, il nous livre un texte à deux voix, intime, qui conte leur histoire familiale. Un livre aussi passionnant qu’émouvant.
« Cet après-midi-là, ma mère est morte. » La première phrase, très camusienne, donne le ton. Il avait trois ans quand Chantal, sa mère, 28 ans, s’est suicidée. Son père, Jean-Pierre, est lointain. Absorbé par la construction de son propre avenir, il laisse ses parents, eux-mêmes revenant douloureusement d’Indochine, prendre soin, pour l’essentiel, de Laurent.
On le savait écrivain de romans historiques et amateur de batailles napoléoniennes, rompu aux joutes et aux écrits politiques, et surtout journaliste prolixe et talentueux. Aujourd’hui, sa fille Pauline, accompagnant son père, essaye de comprendre ce qui s’est passé dans cette génération partagée entre les Mouchard, le vrai nom du père de Laurent, et les Michelet, celui de sa mère.
Deux héritages irréconciliables
Laurent raconte ses interrogations, ses doutes et ses déchirements entre un grand-père et un père qui ont tout perdu en quittant l’Indochine, le premier ne comprenant pas pourquoi on lui reproche d’avoir suivi Pétain, chef de l’État français, et le second épousant, après-guerre, les idées d’un autre baroudeur, son ami Jean-Marie Le Pen. Mais il y a aussi l’autre famille, dont la figure de proue est Edmond Michelet, le résistant, le compagnon du général de Gaulle, le ministre, l’honneur de la famille.
On ne racontera pas ici les péripéties formidables de ces vies d’exil, puis de reconstruction, les drames, puis la réussite sociale et matérielle de Jean-Pierre, le père, de plus en plus présent jusqu’à ses affrontements avec son fils Laurent, qui se construit un tout autre chemin, vers les sommets du journalisme de gauche.
Libération, oui, c’en est une que de se sortir de cette famille. Il l’assume, six décennies après, avec toutes les contradictions nées de la fureur de l’Histoire qu’il a fallu traverser, vaille que vaille, pour vivre d’abord et continuer à vivre ensemble, en essayant de se comprendre sans se détester.
Un dialogue père-fille pour comprendre
Écrire, surtout, peu parler pour éviter les blessures irrémédiables, écrire à deux pour mêler les regards et les références, mettre des mots à la place des points d’interrogation, écrire parce que c’est le refuge des enfants malheureux. Raconter une histoire, la sienne, est la seule façon de la comprendre et de la partager.
À sa façon, avec pudeur et discrétion, Laurent nous conduit sur ce chemin, des illusions perdues à l’enfance d’un chef, celle d’une formidable volonté d’engagement, de réinsertion dans cette société de bric et de broc et, finalement, de réussite. Mouchard est devenu Joffrin, a défendu ses idées, s’est battu pour celles-ci, dirigé ou créé des journaux, écrit des livres. Il ne renie pas son père et s’efforce de nous faire comprendre, presque aimer, ce personnage étrange, entreprenant, insaisissable, obsédé par la réussite et qui a perdu son enfance sans autre choix que de devenir grand, un homme qui a souffert et fait comme il a pu pour élever sa famille, ses familles. Peut-être est-ce la meilleure voie pour affronter la vie ? « Un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous », écrit Sartre.
Laurent Joffrin et sa fille Pauline nous livrent un grand livre sur l’histoire d’une génération, sur la complexité des rapports père-fils et sur la nécessité des gestes affectueux qui disent tout de l’amour que l’on se porte, surtout quand on ne les a pas reçus. « Les enfants savent qu’il ne faut pas parler de ce dont personne ne parle. » Mais, devenus grandes personnes, ils le peuvent, et c’est une bonne nouvelle pour les lecteurs et pour tous ceux qui cherchent leur chemin dans la vie.



