Les Libanais otages d’une guerre sans fin
Le Hezbollah a attiré la foudre sur le Liban. Mais la riposte d’Israël, brutale et disproportionnée, aggrave les divisions et risque de ruiner une nouvelle fois le pays.
Amer constat de la Franco-Libanaise Rima Abdul Malak, qui fut la ministre de la Culture d’Emmanuel Macron jusqu’en 2024 et qui dirige aujourd’hui le quotidien francophone L’Orient-Le Jour : « C’est la colère, l’épuisement. Les Libanais ont traversé tellement de tragédies, de guerres, de drames depuis trop d’années. Et la peur qui s’installe, on ne se sent à l’abri à peu près nulle part. »
Un pays replongé dans la guerre
Un mois de guerre, un pays méconnaissable. La réplique aux tirs du Hezbollah a fait plus d’un millier de victimes ; un million de Libanais ont dû fuir leur domicile. Les Beyrouthins découvrent chaque jour de nouveaux immeubles effondrés, les vitres soufflées par les bombardements, les odeurs de brûlé qui planent sur la ville, les écoles remplies par les réfugiés en provenance du sud. Le Liban revit la guerre de 2006, où même l’aéroport de Beyrouth avait été endommagé par les tirs israéliens.
Cette réminiscence a pris tout son sens avec le dynamitage de cinq ponts permettant de franchir le fleuve Litani, au sud du pays. L’armée israélienne veut interdire le retour des réfugiés dans cette bande de cinquante kilomètres qui court depuis la frontière nord de l’État hébreu. Tout le monde a compris que Tsahal va rejouer une partition ancienne en occupant une zone tampon.
En réalité, les accords de cessez-le-feu de novembre 2024, qui avaient mis fin aux affrontements avec le Hezbollah après l’opération terroriste du Hamas du 7 octobre de l’année précédente, n’ont jamais été respectés. Ni par le parti chiite, ni par Israël. Tsahal a gardé cinq positions importantes sur le territoire libanais et violé plusieurs centaines de fois le cessez-le-feu.
Le gouvernement libanais, de son côté, avait annoncé en janvier dernier le désarmement du Hezbollah. Cette affirmation, un peu rapide, ne concernait en fait qu’un début de regroupement des armes lourdes. On était loin du compte, mais la volonté politique du président Aoun et de son Premier ministre Nawaf Salam était là, d’autant que le mouvement Amal, chiite lui aussi, avait donné son accord pour le désarmement du Hezbollah. Opération plus que délicate pour l’armée libanaise, assez mal équipée et composée d’environ 30 % de militaires chiites.
Un processus politique fragilisé
L’offensive israélo-américaine contre l’Iran a stoppé net ce délicat processus, le Hezbollah ayant réagi à la disparition de Khamenei en tirant six missiles contre Israël. La reprise des combats n’a pas empêché le cabinet de Nawaf Salam de mettre la pression sur l’Iran. Plusieurs officiers appartenant au corps des Gardiens de la révolution ont été expulsés de Beyrouth. Joe Raggi, ministre des Affaires étrangères, chrétien affilié au parti des Forces libanaises, vient de retirer son accréditation à l’ambassadeur de Téhéran à Beyrouth.
Les Libanais ont l’impression de revivre un cauchemar. Le retour de la guerre peut en effet ouvrir la voie à un nouveau blocage politique rappelant les années 1980. La première occupation israélienne remonte à 1978 ; elle avait duré 22 ans. À l’époque, Israël combattait les fedayins de l’OLP. Le Hezbollah est apparu en réaction à cette longue occupation israélienne.
Un même piège tragique se referme pour toutes les parties. La dynamique de guerre renforce le Hezbollah comme satellite de l’Iran ; elle entrave le gouvernement libanais, qui veut transformer la milice chiite en formation démilitarisée ; elle pousse les faucons de l’état-major israélien à renouer avec leurs anciennes stratégies, comme ils l’ont déjà fait en annexant le plateau du Golan ; elle brise le consensus politique en vigueur à Jérusalem.
Le chef de l’opposition, Jaïr Lapid, vient de lancer cet avertissement à Netanyahou : « Nous sommes au bord d’un nouveau désastre sécuritaire. » Il relaie ainsi les déclarations du chef d’état-major Eyal Zamir, qui constate le manque de réservistes et l’épuisement des unités de combat.
Au final, on risque de constater que la riposte disproportionnée d’Israël détourne la colère des Libanais : celle-ci s’exprimait contre le Hezbollah, déclencheur de la guerre ; elle pourrait s’orienter vers Tsahal, force d’occupation. Cette crainte a été relevée dans nos colonnes au début de la guerre par l’ancien ambassadeur d’Israël à Paris, Elie Barnavi.
La diplomatie française veut éviter ce gâchis. Le 19 mars, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a dîné avec l’ambassadeur américain à Beyrouth. Lorsqu’il a parlé de « trêve », le représentant de Trump n’a rien répondu. C’est pourtant ce que demande le président Aoun : revenir au cessez-le-feu de novembre 2024 pour que son gouvernement puisse désarmer le Hezbollah.
En passant ensuite à Jérusalem, Jean-Noël Barrot a défendu cette idée de trêve. Avec la complicité d’Aoun, il a ajouté une autre proposition : ouvrir des négociations directes. Le Liban prendrait ainsi le chemin d’une normalisation avec Israël. Manifestement, le gouvernement Netanyahou considère qu’il est trop tôt pour amorcer un tel virage. Otages du Hezbollah, les Libanais devront attendre en restant sous les bombes israéliennes.



