Les mauvais calculs de Retailleau

par Sylvie Pierre-Brossolette |  publié le 19/03/2026

En refusant de soutenir Christian Estrosi à Nice, ce qui revient à favoriser l’élection d’Éric Ciotti, le patron de LR espérait jouer sur tous les tableaux : il brouille un peu plus son image.

Bruno Retailleau, ancien ministre de l'Intérieur et candidat à l'élection présidentielle de 2027, tient une conférence de presse à la mairie du Blanc-Mesnil, le 5 mars 2026, pour dénoncer les accords entre PS et LFI lors des élections municipales. (Photo JULIEN DE ROSA / AFP)

Bruno Retailleau a décidément l’art de se tirer des balles dans le pied. Il avait déjà raté sa sortie du gouvernement Lecornu sur une crise d’ego. Le voilà désavoué par son propre parti quand il refuse de soutenir le candidat investi par le socle commun, Christian Estrosi, à Nice. Un geste lourd, car il facilite la victoire de l’ex-président de LR, allié du RN, Éric Ciotti, et ouvre la voie aux accusations de compromission avec l’extrême droite.

De Gérard Larcher à Michel Barnier, en passant par Xavier Bertrand, tous les dirigeants de LR ont dénoncé la position de celui qui s’est autoproclamé candidat à la présidentielle. Les leaders du bloc central ont dit leur indignation sans détour : Gabriel Attal avec un plaisir non dissimulé, Édouard Philippe avec davantage de colère. Alors que ces municipales ont été marquées par les accords dits de « la honte » entre socialistes et LFI, voilà une tache qui pollue le message des modérés, lesquels n’ont pourtant conclu aucune alliance avec le RN.

Une stratégie risquée en vue de 2027

Qu’est allé faire Bruno Retailleau dans cette galère ? Il a voulu jouer sur tous les tableaux. Officiellement, il maintient une digue avec le RN, adversaire déclaré. Mais sous le manteau, il fait un énorme clin d’œil à ses électeurs en ne rejetant pas Ciotti, fervent avocat de l’union des droites, et en critiquant les positions d’Estrosi, accusé d’épouser les thèses d’une gauche « communautariste » pour se sauver in extremis. La manœuvre est tombée à plat : il a dû tenter de rectifier le tir sans y parvenir, ce qui fait douter de son intelligence stratégique.

Dans la perspective de 2027, le Vendéen espère siphonner des voix RN pour nourrir sa candidature. Il a déjà un programme presque plus à droite que celui de l’extrême droite, il va répétant que l’ennemi prioritaire, c’est LFI et que tout autre vote est libre ; il donne des signes, dès qu’il peut, de sa disponibilité pour favoriser l’union des droites par les urnes. Mais à Nice, il a fait le pas de trop. Même si Christian Estrosi n’est pas un saint, il est le candidat sur lequel tout le socle commun s’était mis d’accord. Le lâcher était un pari à haut risque.

Un impact politique au-delà de Nice

Car ressurgissent immédiatement les interrogations sur sa capacité à incarner une candidature présidentielle crédible. Son entrée dans la course, à la veille des municipales, n’a pas provoqué la remontée du soufflé qu’il avait contribué à faire retomber en claquant la porte de Beauvau. Sa ligne sinueuse vis-à-vis de l’extrême droite, alimentée par ses convictions profondes très conservatrices, le rend vulnérable à la critique et au soupçon : n’est-il pas en train de faire le lit de Jordan Bardella ?

Cette affaire donne le ton de la campagne présidentielle qui va démarrer dès lundi matin. La gauche, Jean-Luc Mélenchon en tête, va agiter la menace d’une arrivée du « fascisme », dont Bruno Retailleau serait un symbole éclatant. La droite modérée va se démarquer du patron de LR, lui reprochant d’entretenir la confusion et d’affaiblir son camp. Dans la perspective d’une candidature unique, cela complique encore plus la donne.

Mais cela peut aussi profiter aux candidats du bloc central, qui sont clairs sur la coupure nette à opérer sur leur droite. Si Édouard Philippe joue bien sa carte, c’est lui qui peut espérer miser sur tous les tableaux (honorables, ceux-là) en vue d’un rassemblement sur son nom : il peut garder la confiance des plus centristes tout en attirant d’ex-LR, le parti d’où il vient. Il peut même espérer des votes de centre gauche, dans l’hypothèse où il deviendrait le réceptacle du vote utile pour figurer à la place du « líder máximo » au second tour de 2027.

Bruno Retailleau pourrait être ainsi réduit à la portion congrue, voire contraint de passer son tour. Ses déclarations sur Nice, a priori une mauvaise nouvelle pour l’image du camp modéré, peuvent se retourner et servir un candidat central. Et si elles permettent à la gauche de prendre une posture morale, les socialistes auraient tort de se réjouir trop vite des errements de Bruno Retailleau. Ils risquent de servir moins ses ennemis que ses concurrents.

Sylvie Pierre-Brossolette

Sylvie Pierre-Brossolette

Chroniqueuse