Les parcs d’attraction du tortionnaire
Communiqué triomphal de l’Élysée : MBS, dirigeant saoudien, investira massivement dans des parcs d’attraction construits près de Cergy-Pontoise. Il y a huit ans, le même MBS avait couvert – et sans doute ordonné – la torture et l’assassinat sanglant d’un journaliste qui lui déplaisait, provoquant un scandale mondial.
Le réalisme diplomatique, il faut bien le dire, conduit parfois à de sinistres compromissions. Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi, opposant au prince héritier Mohammed Ben Salmane, qui dirige le royaume saoudien, pénètre dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Il n’en ressortira pas vivant. Plusieurs enquêtes de la presse américaine révèlent peu à peu ce qui s’est passé dans l’enceinte du bâtiment : probablement sur ordre du prince, en tout cas sans que les autorités saoudiennes aient pu ignorer son sort, le journaliste a été torturé, démembré vivant et décapité par des agents du royaume.
Le meurtre de Jamal Khashoggi
Cet assassinat particulièrement monstrueux provoque des protestations à travers le monde, notamment aux États-Unis et en Europe. Il démontre, s’il en était besoin, la brutalité du régime saoudien. Nimbé de l’image flatteuse d’un « moderniste » – il a autorisé les femmes à conduire des automobiles… –, celui qu’on appelle « MBS », allié fidèle des nations occidentales, préfère en matière de répression des méthodes franchement moyenâgeuses.
Huit ans plus tard, le même MBS, dont la cruauté envers ses opposants ne s’est jamais démentie, est en visite à Paris. Reçu avec tous les égards par le président, il annonce au terme de sa visite que le royaume investira quelque six milliards d’euros en France, dans le but de construire en région parisienne trois parcs d’attraction (dont l’un est inspiré de la culture manga). Avec une grande fierté, l’Élysée a précisé que cet investissement « du jamais vu depuis Disneyland Paris » permettrait la création de 22 000 emplois directs.
Les exigences du réalisme diplomatique
Faut-il donner des leçons ? L’investissement est considérable et MBS joue de toutes manières un rôle géopolitique décisif au Moyen-Orient. Son régime est obscurantiste et implacable, mais à la différence de l’Iran, son grand rival, il se garde de toute agressivité envers les démocraties occidentales. Dans le grand jeu militaro-diplomatique de la région, tout comme dans l’équilibre économique de la planète, impossible de se passer de l’Arabie saoudite. Sa puissance financière est telle que tout gouvernement rationnel préférera toujours l’avoir avec lui que contre lui.
Mais tout de même… L’intérêt national, ultima ratio de la politique étrangère, oblige parfois à des contorsions repoussantes. Tout visiteur de ces parcs d’attraction, en tout cas, doit savoir que ces loisirs innocents sont teintés du sang d’un journaliste courageux et que derrière ces décors en toc rôde le fantôme lamentable d’un juste au corps martyrisé, sans bras, ni jambes, ni tête.



