« Les Rayons et les Ombres » : un biopic en clair-obscur
Indéniablement talentueuse, l’œuvre de Giannoli n’échappe pas aux pièges de l’ambiguïté en racontant la Collaboration du point de vue d’un collaborateur, ce qui éclaire mal le contexte.
C’est la polémique de la semaine : celle que suscite le film de Xavier Giannoli sur Jean Luchaire, journaliste engagé, plutôt de gauche à l’origine, et sa fille Corinne, éphémère star de cinéma célèbre avant la guerre, avant qu’ils ne sombrent l’un et l’autre dans la collaboration active avec les nazis.
Un film au cœur de la polémique
La France a toujours du mal avec son passé. Que ce soit la guerre d’Algérie ou Vichy, il faut des années avant que l’on puisse en parler sans contrainte et, chaque fois, critiques et polémiques surgissent. Rappelons-nous le film Le Chagrin et la Pitié d’Ophüls, interdit d’antenne durant très longtemps, première confrontation, jugée scandaleuse à l’époque, avec la collaboration (et la Résistance) dans la ville de Clermont-Ferrand.
D’où vient, cette fois-ci, la discussion ? Des ambiguïtés qui sont la marque du film. Elles reflètent sans doute celles de la période et la difficulté d’en rendre compte au cinéma. Giannoli raconte comment, à partir d’une amitié de jeunesse et d’un idéal de réconciliation franco-allemande, le journaliste Jean Luchaire glisse peu à peu dans la collaboration la plus abjecte. En contrepoint, il met aussi en scène, dans une métaphore politico-médicale transparente, la déchéance de la fille de Luchaire, Corinne, qui ouvre et clôt le film, aveuglée par l’amour paternel, entraînée par une histoire qui la dépasse et détruite par les méfaits cruels de la tuberculose, très – trop – longuement soulignés.
Entre fiction et histoire
Ce n’est pas vraiment un film historique : il y a beaucoup d’erreurs et d’incohérences dans le scénario. Le personnage central, Otto Abetz, ambassadeur allemand qui s’éloigna de Paris de 1942 à 1943 (ce dont on ne parle pas), apparaît presque sympathique tant il vient à l’aide de son ami, alors que son antisémitisme virulent et son amitié avec Laval – absent du film – étaient déterminants pour sa gestion active de la collaboration.
Ce n’est pas non plus une vraie fiction, puisque l’on navigue entre le double « biopic » et l’histoire de la période. Centré sur deux personnages, il ne traite pas d’un épisode précis, comme dans Le Dernier Métro de François Truffaut ou Lacombe Lucien de Louis Malle. Il se situe entre ces différents genres et différents sujets, passant de la complaisance envers Luchaire au jugement sans appel du procureur, de la jeune femme légère et inconséquente à la fidèle fille de son collaborateur de père, sans que l’on sache vraiment quel parti prend le réalisateur.
Au fond, Giannoli se pose en simple observateur d’événements qui le dépassent, comme ses personnages. On assiste, fasciné malgré soi – et malgré la longueur –, à la relation d’un morceau majeur de l’histoire de France, sans que le film n’en donne les clés, sinon par l’effroi qu’inspire cet effondrement moral face à la force aveugle et meurtrière des occupants nazis au milieu des fêtes parisiennes.
Un sujet toujours sensible
On se souvient que le film de Louis Malle, en 1974, avait suscité une vive polémique. Le traitement de la collaboration – une sorte de hasard qui fait tomber l’adolescent d’un côté ou de l’autre – choqua suffisamment pour que le réalisateur soit obligé de quitter la France pour travailler aux États-Unis pendant une longue période.
Nous n’en sommes plus là. Mais le choix de deux héros négatifs que l’on met au centre de l’intrigue est toujours périlleux. Le film aborde la grande histoire par la fiction : il y faut un scrupule et une précision rares, surtout quand il s’agit d’une période toujours en recherche, comme l’a montré récemment l’ouvrage remarquable de Laurent Joly sur Vichy, Histoire d’une dictature 1940-1944 (Tallandier, 2025). Malgré le talent des acteurs, et celui du réalisateur – indéniables –, le film de Xavier Giannoli démontre la difficulté de s’aventurer sur un sujet aussi essentiel par le biais d’un personnage aussi contestable.



