Les Rencontres économiques d’Aix : la grand-messe du vide

par Bernard Attali |  publié le 06/07/2026

Chaque été, Aix accueille un des spectacles divertissants de la saison : les Rencontres économiques. Un événement où nos leaders économiques, saisis par un étrange instinct grégaire, pratiquent l’économie comme un sport de salon.

Sophie Binet de la CGT et Patrick Martin du MEDEF participent aux Rencontres Economiques d'Aix en Provence, le 4 Juillet 2026. (Photo Laurent Le Crabe / Hans Lucas via AFP)

Au début, il y a quelques années, les intentions étaient sympathiques : les Rencontres permettaient des débats intéressants où quelques économistes échangeaient leurs vues avec des responsables d’entreprises. Il était encore possible d’y assister sans manières, sous les tilleuls du cours Mirabeau. Ni les uns ni les autres ne se prenaient trop au sérieux. C’était il y a 25 ans.

Un rendez-vous devenu un événement mondain

Depuis, l’essentiel est devenu événementiel, les chefs d’entreprise ont été pris en main par leurs communicants et les économistes ont été rejoints par une armée de consultants… On s’y croise, on s’embrasse, on échange des cartes de visite. Dans la Cité aux mille fontaines, l’économie se pratique comme un sport de salon, en toute connivence. On ne se contredit pas, on se congratule. Il faut dire que les experts changent si souvent d’avis qu’ils n’ont pas le temps d’être en désaccord.

Les organisateurs font preuve d’un talent incomparable pour surfer sur l’air du temps. Cette année, le thème retenu – « Naviguer dans un monde sans repère » – illustre parfaitement cette capacité à transformer le vide en questionnement. L’an dernier, les thèmes proposés à la discussion étaient d’une sidérante originalité : « Affronter le choc des réalités », « Comment choisir le monde qui vient », « Prendre en main notre avenir », etc. Des questions d’une audace inouïe. Il y a beaucoup de marronniers à Aix-en-Provence.

Des débats consensuels et des sujets absents

Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas tant la vacuité du propos – qui oserait nier qu’il faille affronter les réalités ? – mais la connivence de ceux qui les tiennent. Toujours les mêmes qui se citent les uns les autres dans les mêmes tribunes, publiées par les mêmes maisons, commentées par les mêmes éditorialistes, invités l’année suivante aux mêmes rencontres. Le pluralisme y est proclamé avec ferveur et pratiqué avec parcimonie. On y parle « du monde qui vient » entre gens très attachés au monde qui reste.

Cette année, une fois de plus, on a appris que l’avenir sera numérique, que l’Europe doit se réveiller, que la guerre, c’est très mal, et que la jeunesse est notre plus grande richesse.

Mais le plus remarquable dans ce programme réside dans ce qui n’y figure jamais. Certains sujets semblent frappés d’un tabou inexplicable, comme s’ils risquaient de troubler la sérénité ambiante. On cherche en vain les questions qui fâchent. Par exemple, pourquoi ne pas disserter sur : « Les inégalités sont-elles devenues un frein au développement ? ». Ou : « Est-il normal que les dividendes explosent quand les salaires stagnent ? ». Ou encore : « Comment avons-nous raté la montée des populismes ? » Faut pas gâcher l’ambiance. De ce point de vue, seul Philippe Aghion, nouveau prix Nobel, est sorti cette année des sentiers battus.

Les questions sociales restent sagement reléguées au rang d’« externalités » à traiter en fin de programme, si le temps le permet. N’oublions pas qu’en ces mêmes lieux, naguère, on ne jurait que par Milton Friedman et Margaret Thatcher. La machine économique fonctionne comme un moteur à explosions ? On n’est pas des gilets jaunes.

Une vitrine parisienne sous influence

Et puis cette étrange impression : les Rencontres d’Aix sont très parisiennes. Aucune incarnation locale, presque aucune référence à la dimension territoriale de la croissance, presque aucune référence aux territoires, pourtant terreaux de la grande majorité des entreprises françaises. Jamais un mot sur une politique de décentralisation et un aménagement du territoire qui pourraient réparer le tissu déchiré de la France et libérer les énergies locales. La plupart des propos émis par les excellences entendues à Aix sont des propos de Parisiens, pour des Parisiens descendus du TGV et pressés de le reprendre.

L’une des caractéristiques les plus savoureuses de ces Rencontres réside dans l’art de monétiser les prises de parole. Au pays de Cézanne, chaque orateur doit payer son droit au micro. Cette marchandisation de la tribune offre un spectacle parfois cocasse : voir un dirigeant d’entreprise payer pour faire semblant de réfléchir en transpirant… mérite le détour. Heureusement pour tout le monde, il n’a droit qu’à trois minutes, montre en main. Un speed dating de luxe.

Les tables portent d’ailleurs le nom des généreux mécènes et chaque cocktail le logo de ses bienfaiteurs. Cette omniprésence publicitaire crée une atmosphère particulière où l’analyse économique devient promotion commerciale. Les sponsors participent activement au choix des thèmes et des orateurs : pourquoi se gêner ? La rumeur dit que les organisateurs songent à vendre les Rencontres. N’est-ce pas déjà le cas ?

Bien sûr, la dernière édition n’aurait pas été complète sans sa brochette de responsables politiques venus parader. Ministres en exercice, anciens Premiers ministres, présidents de région : tous ont convergé vers Aix pour livrer leur vision de l’avenir économique du pays et préparer la prochaine élection. Entre deux selfies. L’essentiel, de toute façon, c’est d’être repris sur BFM.

Dans les campagnes, on disait autrefois : « On est plus intelligent quand on revient de la foire. » Il n’est pas sûr que cela soit vrai quand on revient de celle-ci.

Bernard Attali

Editorialiste