L’essence du lepénisme

par Laurent Joffrin |  publié le 29/03/2026

Marine Le Pen accuse l’État de se remplir les poches grâce à la crise pétrolière et demande une baisse du prix de l’essence. Analyse d’un mensonge doublé d’une demande démagogique, qui illustre parfaitement la méthode du RN.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

En apparence, le raisonnement est imparable : les taxes prélevées sur les carburants représentent environ 55 % du prix du carburant à la pompe. « C’est mécanique », dit Marine Le Pen. Donc, toute hausse des prix bénéficie à l’État et celui-ci doit, en conséquence, diminuer le montant de ces impôts pour épargner les automobilistes. Sur la base de ce syllogisme implacable, Marine Le Pen accuse les pouvoirs publics de se comporter en « profiteurs de crise » qui percevraient « des recettes indues » grâce à la flambée des prix des carburants liée à la guerre au Moyen-Orient.

Accise et TVA : une mécanique plus complexe

Imparable, vraiment ? Pas si sûr pour qui se penche sur le problème. Première remarque : l’une des deux taxes prélevées par l’État – « l’accise », de loin la plus importante – n’est pas proportionnelle au prix, mais aux quantités vendues. En clair, la puissance publique exige 67 centimes par litre écoulé, un chiffre qui ne bouge pas quand le prix change. Sur cette taxe, donc, l’État ne gagne rien de plus en cas de hausse.

C’est sur la TVA (environ 20 % du prix) que le fisc engrange de nouvelles recettes en raison de l’augmentation du prix. Autrement dit, les bénéfices perçus à cause de la crise sont bien moindres que ce que suggère Marine Le Pen.

Encore faut-il que ces bénéfices existent. Dans la réalité (une notion largement étrangère aux populistes), tout économiste sait que l’augmentation du prix entraîne une baisse de la demande : certains automobilistes utilisent moins leur voiture en cas de hausse brutale. Ainsi, les gains réalisés sur la TVA seront à coup sûr annulés par les pertes fiscales liées à la diminution de la consommation. D’autant qu’en période de « crise » énergétique, selon le terme de Marine Le Pen, c’est l’économie tout entière qui ralentit, réduisant d’autant les recettes fiscales en général.

Une baisse générale au coût élevé

Ainsi, la revendication brandie par le RN repose sur un mensonge : l’État n’est en rien un « profiteur de crise ». Et s’il réduit les taxes sur l’essence, comme le demande Marine Le Pen, ce sont les autres contribuables qui paieront, à moins que la dépense ne soit financée par l’emprunt, c’est-à-dire par l’accroissement de la dette, ce dont le RN se défend.

Une baisse de 25 centimes par litre représenterait environ un milliard d’euros par mois pour les finances publiques, ou 500 millions hors professionnels qui récupèrent la TVA. Rappelons par ailleurs que près de la moitié de la TICPE finance les collectivités locales et les infrastructures. « Quand l’État dépense, la coutume est de dire “oui, mais l’État c’est nous”. Quand il accroît ses recettes, c’est la même chose. »

On oublie également l’effet d’éviction : la hausse du prix des carburants entraîne une baisse des autres consommations, donc une diminution de la TVA perçue sur ces dépenses. Enfin, les ménages les plus aisés consomment deux à trois fois plus de carburant que les plus modestes : une baisse générale du prix profiterait d’abord aux gros rouleurs, souvent issus des catégories favorisées.

Cibler les aides plutôt que baisser les taxes

La question du prix de l’essence reste entière : comment amortir la hausse pour les nombreux automobilistes contraints d’utiliser leur voiture ? Plusieurs pays ont choisi la voie préconisée par Marine Le Pen, ce dont elle se prévaut à grand bruit. Mais en diminuant ainsi le prix de l’essence, ils grèvent leurs finances publiques.

Rappelons que le « bouclier énergétique » instauré en France pendant deux ans a coûté quelque 36 milliards d’euros aux contribuables, dont 8 milliards pour les carburants. Avec un déficit de 5 % du PIB, record d’Europe, la France peut-elle se permettre de les imiter ?

Il n’est qu’une solution équitable et rationnelle : celle que Marine Le Pen ne propose pas. Il faut compenser la hausse du prix de l’essence pour les professions les plus touchées – agriculteurs, pêcheurs, transporteurs – et, si la crise se prolonge, aider les automobilistes aux revenus modestes par la méthode du « chèque énergie », bien moins onéreuse pour l’argent public.

La baisse générale demandée par le RN, outre son coût exorbitant, profiterait d’abord aux plus gros consommateurs de carburant. Mais le dispositif ciblé est plus complexe et donc moins payant sur le plan électoral. Il est plus facile d’accuser l’État, commode bouc émissaire d’une crise dont il n’est en rien responsable.


Laurent Joffrin