Lettres turques
Le film Yellow Letters, Ours d’or de la 76e Berlinale, est un acte de résistance. Son réalisateur, Ilker Çatak, est un homme courageux, mais la partie fut difficile : il a dû tourner ce film sur la Turquie… à Berlin.
Nous sommes à Ankara. Un professeur est révoqué pour avoir laissé des étudiants manifester. Son épouse, comédienne, perd son rôle pour avoir refusé de saluer un notable du régime. Deux vies basculent, un couple se noie, une société est mise au pas.
En Turquie, la nuit du 16 juillet 2016 a marqué une rupture dans l’histoire du pays. État d’urgence, purges, censure, emprisonnements… Plus de 150 000 personnes arrêtées, suspendues ou révoquées en quelques semaines. C’est cette vague de répression que Yellow Letters met en scène : des milliers d’artistes et d’universitaires qui avaient signé une pétition pour la paix se sont retrouvés ciblés par une justice aux ordres du pouvoir.
Depuis, la répression n’a eu de cesse : la Constitution turque a été réécrite, le régime parlementaire a cédé la place à un présidentialisme autoritaire, le poste de Premier ministre a été supprimé, le pouvoir exécutif est devenu policier.
Une mécanique répressive assumée
La mécanique de la répression turque n’a hésité devant aucun excès. Selahattin Demirtaş, l’ancien coprésident du parti pro-kurde HDP, en a été la victime archétypale. Incarcéré depuis novembre 2016, il a été condamné en mai 2024 à quarante-deux ans de prison pour atteinte à l’unité de l’État — un chef d’accusation aussi élastique que redoutable. La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Turquie, estimant que sa détention visait à étouffer l’opposition politique. Peu importe : Demirtaş reste incarcéré.
Le cas d’Ekrem İmamoğlu obéit à la même logique. Réélu triomphalement maire d’Istanbul en mars 2024, il représentait la menace électorale la plus sérieuse qu’Erdoğan ait jamais affrontée. Le 21 février 2025, İmamoğlu annonce sa candidature à la présidentielle de 2028. La réponse du régime fut immédiate : l’université d’Istanbul annule son diplôme — condition légale pour se présenter à la présidence — et, le 19 mars, il est arrêté avec une centaine de ses collaborateurs, accusé de « corruption » et de « soutien au terrorisme ».
Derrière ces figures emblématiques, les chiffres donnent la mesure du système. Les prisons turques enferment aujourd’hui plus de 390 000 personnes — un taux d’incarcération de 4,2 pour mille habitants, record absolu. Au moins 30 000 d’entre eux sont des prisonniers politiques, dont environ 20 000 Kurdes.
Cette répression à grande échelle n’est que la partie visible. C’est ce que saisit le film Yellow Letters. Son efficacité réside dans le poison qu’elle distille en aval : l’autocensure de masse, la conformité préventive, le calcul permanent de ce que l’on peut encore dire, jouer, enseigner, publier. Derya, la comédienne du film, doit simuler la piété, supprimer ses publications sur les réseaux sociaux, apprendre à se fondre dans le décor d’une société qui lui ressemble de moins en moins. Ce qui la brise, c’est l’obligation de feindre et de courber le dos.
Nationalisme extérieur et silence européen
La dérive autoritaire intérieure a son symétrique à l’extérieur : une politique étrangère fondée sur un nationalisme exacerbé, que le régime nomme la doctrine de la « patrie bleue » — Mavi Vatan — ou le « monde turcique ». En Syrie, la chute d’Assad en décembre 2024 constitue un succès pour Ankara, qui dispose désormais d’une capacité d’ingérence dans la transition syrienne. En Libye, la Turquie soutient militairement le gouvernement de Tripoli en dépit de l’embargo onusien. Cette dimension est centrale : Erdoğan ne défend pas seulement les intérêts nationaux turcs tels que les concevait le kémalisme — il incarne une vision néo-ottomane de la puissance, nourrie par une idéologie islamiste.
Les deux dimensions — répression intérieure et agressivité extérieure — sont liées. Erdoğan se sert de la puissance régionale pour consolider sa légitimité domestique et de la pression intérieure pour justifier l’unité nationale que sa politique étrangère suppose.
C’est peut-être dans la relation avec Israël que la logique du régime se révèle avec le plus de clarté, parce qu’elle articule sans fard nationalisme islamiste, calcul électoral et volonté de puissance régionale. La trajectoire est claire : la Turquie avait été, en 1949, le premier État à majorité musulmane à reconnaître l’État hébreu et, jusqu’à une date récente, un allié. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a tout fait basculer. Erdoğan a adopté d’emblée une posture de soutien au Hamas, dont il accueille les dirigeants à Istanbul, et une rhétorique violente contre Israël. En mai 2024, la Turquie a suspendu unilatéralement l’ensemble de ses relations commerciales avec Israël.
La démarche positionne la Turquie comme champion autoproclamé de la cause palestinienne dans le monde musulman. Mais elle exprime surtout une ambition de puissance : Ankara entend occuper, dans la recomposition du Proche-Orient post-Assad, le rôle de protecteur des Arabes et des musulmans que l’effondrement de plusieurs capitales régionales a laissé vacant.
Face à ces dérives, l’Union européenne a condamné l’arrestation d’İmamoğlu, rappelé la Turquie à ses engagements, invoqué les arrêts de la CEDH. Vaines paroles ! La « communauté » internationale est d’ailleurs très discrète… La raison est simple : la Turquie tient l’Occident en otage aussi bien pour la gestion des flux migratoires que pour l’équilibre militaire en Méditerranée. L’Otan ne saurait s’en passer. Erdoğan l’a compris : plus il réprime à l’intérieur, plus il se renforce à l’extérieur ; et plus il se renforce à l’extérieur, plus les démocraties ferment les yeux sur ce qu’il fait à l’intérieur. À noter, au passage, une question : que le nouveau pape ait choisi de se rendre en Turquie pour son premier voyage officiel reste, pour moi, incompréhensible.
Nous payons aujourd’hui des décennies d’inaction à l’égard de l’Iran. Allons-nous revoir la même chose sur le Bosphore ? Le film Les Lettres jaunes devrait nous réveiller : il a le mérite de regarder en face ce que nos chancelleries préfèrent ne pas voir.



