L’Europe, puissance en mal d’imaginaire

publié le 31/03/2026

 

Le terrain des représentations collectives n’est jamais vacant : lorsqu’il n’est pas investi, il est occupé par d’autres. L’Europe en fait aujourd’hui l’expérience, présente dans les faits mais absente des récits. Un décalage qui laisse immanquablement prospérer les discours simplificateurs.

Par Robin Coulet

Une représentation artistique du RGPD : Règlement du Parlement européen, relatif à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données. (Photo by Alain Pitton / NurPhoto via AFP)

L’industrie narrative anti-européenne est bien rodée et solidement financée. Depuis des décennies, elle produit des images simples et efficaces : Bruxelles la bureaucrate, l’absurdité réglementaire, les élites déconnectées, les identités effacées. Et cela fonctionne : des discours politiques aux comptoirs de bistrot, sans oublier les algorithmes … Ces récits sont largement diffusés et ont même colonisé les modèles d’intelligence artificielle, qui reproduisent désormais ces biais comme s’ils relevaient de la vérité.

En face ? Bien peu de choses. Des communiqués, des valeurs abstraites, un « mode de vie européen » dont personne ne sait réellement ce qu’il recouvre… Bref, le champ est libre pour laisser penser que rien n’existe. Mais le problème n’est pas que l’Europe manque d’imaginaire ; le véritable enjeu est qu’elle ne sait pas le nommer. L’Europe agit, mais ne sait pas se raconter.

Ce que l’Europe fait sans jamais le raconter

En ce moment même, l’Europe résiste à Trump sur le Groenland. Discrètement, elle avance ses pions afin de rendre toute tentative de coup de force trop coûteuse pour son instigateur. Elle tient face à l’abandon de l’Ukraine. Elle construit une architecture de défense que l’on aurait jugée utopique il y a encore cinq ans.

Ce sont là des actes de puissance et de solidarité : une véritable lucidité politique. Pourtant, ces actions ne produisent pas d’imaginaire, faute d’être racontées comme telles. Elles apparaissent comme de simples réactions ou de la gestion de crise, jamais comme l’expression d’un choix de civilisation. Or, l’imaginaire naît du récit. Encore faut-il vouloir le construire : et, à cet égard, personne ne semble prêt à nommer un récit européen, avec la voix, le rythme et le souffle des grandes histoires.

RGPD, souveraineté numérique : l’Europe qui défend

Prenons un exemple que beaucoup connaissent sans toujours le comprendre : le RGPD. Depuis 2018, l’Europe a imposé une règle simple au monde entier : vos données vous appartiennent, vous pouvez les récupérer, les effacer, refuser d’être profilé. Ce n’est pas anodin, c’est même profondément novateur. En Californie, l’algorithme s’impose sans véritable contestation ; en Chine, c’est l’État qui surveille. En Europe, il est possible de dire non, tant en droit qu’en pratique. Pourtant, le RGPD n’est pas perçu comme un progrès, mais caricaturé à travers ses contraintes réglementaires. Dans le même esprit, l’ « AI Act » interdit la notation sociale à la chinoise, les manipulations comportementales ciblant les plus vulnérables ou encore la reconnaissance faciale de masse dans l’espace public : faut-il s’en plaindre ?

Il ne s’agit pas seulement de régulation, mais d’une définition claire de ce que nous refusons d’être. C’est un acte politique fondateur. Pourtant, ces textes sont perçus comme des contraintes, alors qu’ils constituent des actes de souveraineté.

L’Europe est aujourd’hui le seul espace politique ayant choisi de placer la dignité individuelle au-dessus de la logique des plateformes. C’est un choix de civilisation, qui reste à être nommé. Un imaginaire qui s’exprime davantage dans les pratiques que dans les traités.

Et les exemples ne manquent pas : franchir une frontière sans s’arrêter, se faire soigner, travailler à Dublin en venant de Bucarest, voter à Barcelone en tant que citoyen portugais.

Ces expériences existent, des millions de personnes les vivent. Mais elles ne constituent pas encore un récit.

Un imaginaire européen à construire

L’imaginaire américain n’a pas été conçu par les institutions fédérales. Il a été façonné par des auteurs, des cinéastes, des musiciens, capables de nommer quelque chose de vrai dans l’expérience américaine, y compris ses zones d’ombre.

L’imaginaire européen nécessitera le même travail : des voix capables de dire ce que l’Europe permet, ce qu’elle rend possible, ce qu’elle protège. Ce travail n’appartient pas aux institutions. Il appartient à celles et ceux qui ont fait l’Europe sans toujours en avoir conscience. Reste à les identifier, à les faire entendre, à leur donner une place.

La situation géopolitique actuelle produit un phénomène inédit : une émotion collective européenne, née de la prise de conscience de ce qui pourrait être perdu. C’est un puissant déclencheur identitaire. Mais une émotion sans récit s’évanouit rapidement. Elle peut se transformer en peur, en repli, en ressentiment — ou être récupérée par d’autres, au service de récits nationalistes ou autoritaires, en contradiction avec les valeurs européennes.

La fenêtre est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment. L’Europe dispose d’un imaginaire à construire, en observant et en nommant ce qu’elle permet et ce qu’elle refuse. Ce n’est pas seulement un enjeu de communication ou de vision politique, mais de courage narratif suffisant pour raconter cette histoire.