Libération – Grasset : même combat !

par Annette Lévy-Willard |  publié le 19/04/2026

J’ai éclaté de rire en lisant la lettre de journalistes de Libération demandant, en substance, de se débarrasser de l’un de leurs collègues, Jean Quatremer, parce qu’il les ferait « souffrir ». Non pas en les frappant ou en les insultant, mais en parlant et en écrivant. Il fallait que cela cesse, écrivaient-ils.

Jean Quatremer, correspondant du journal Libération à Bruxelles. (Photo Martin Bertrand / Hans Lucas via AFP) - Dov Alfon, directeur de la publication et de la rédaction du quotidien Libération. (Photo JOEL SAGET / AFP)

Sur un ton que j’ai pris au second degré, Dov Alfon, directeur du journal, défendait la liberté d’opinion à Libération tout en proposant d’aider les journalistes à surmonter leur « mal-être » en se confiant à la direction des ressources humaines. Je trouvais l’idée d’une cellule psychologique en entreprise particulièrement cocasse, comme si l’on avait affaire à un syndrome de stress post-traumatique.

Un seul journaliste, Jean Quatremer, pouvait-il vraiment déstabiliser une rédaction plutôt réputée pour sa férocité que pour sa fragilité mentale et politique ?

Une crise interne à Libération

Correspondant de Libération à Bruxelles, spécialiste de l’Europe, Quatremer est souvent invité sur les plateaux de télévision pour son franc-parler et ses écarts par rapport à la doctrine implicite du camp se réclamant de la gauche — voire de l’extrême gauche. Il n’hésite pas à asséner informations et analyses qui fissurent le consensus de ses collègues. Il a ainsi contesté l’usage du terme « génocide » appliqué à Gaza. Dans une émission récente, il soulignait le silence entourant d’autres exterminations systématiques — celles des Yézidis en Irak ou des Rohingyas en Birmanie — qui, elles, n’enflamment pas les campus, davantage enclins à manifester pour Gaza, encore cette semaine à Sciences Po. Il a également pointé le malaise de la gauche française, et de La France insoumise en particulier, incapable, selon lui, de condamner clairement la dictature islamique en Iran malgré le carnage de janvier et les pendaisons quotidiennes. Est-ce cela qui ferait « souffrir » ses collègues au point de demander sa tête ?

Après le rire, la colère prend le relais

J’ai été journaliste à Libération pendant près de quarante ans, au temps dit « héroïque », quand on inventait un journalisme post-68 et post-gauchiste. C’était violent, machiste, confus, clivant sur le Proche-Orient ou la Nouvelle Droite. Mais ce n’était pas un parti politique où l’on excluait les déviants de la ligne. D’ailleurs, la ligne politique était souvent introuvable. On avait même le droit de changer d’avis — sur l’Iran, justement, où les dirigeants de Libération, comme d’autres intellectuels de gauche, avaient soutenu avec enthousiasme l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini.

Et quand je parle de violence, je ne parle pas seulement de mots : un jour, j’avais lancé une lourde machine à écrire à la tête d’un rédacteur en chef — que j’avais heureusement manqué. Dans mes souvenirs, en quarante ans, on n’a viré que deux journalistes. L’un, responsable de la page « Courrier » (qui existait au début de Libération), pour avoir publié une lettre niant l’existence des chambres à gaz. L’autre, pour avoir participé à un harcèlement en ligne au sein de l’ignoble « Ligue du LOL ».

On aurait pu en renvoyer d’autres : des collègues qui, dans leurs articles, défendaient des pédophiles emprisonnés au nom de la « révolution sexuelle », ou publiaient des informations fausses aux conséquences dramatiques. Ou encore pratiquaient l’autocensure en jetant à la poubelle des articles gênants pour le président socialiste François Mitterrand. Mais on ne les a pas virés. C’était Libération : on était pour le débat, contre un discours unique, fût-il dit « de gauche ».

À droite, la bataille culturelle avance au bulldozer

Hier, le propriétaire du groupe Hachette Livre, numéro un de l’édition française, Vincent Bolloré, a coupé la tête du plus grand éditeur français : Olivier Nora, PDG de Grasset depuis un quart de siècle. La maison historique avait été absorbée en 2023 dans l’empire médiatique de Bolloré — avec Canal+, Paris Match, Europe 1, le JDD — après la chute du groupe Lagardère. Le milliardaire breton, chevalier des idées d’une droite dure, conservatrice, catholique, offensive, avait jusque-là épargné Grasset, protégée par l’indépendance et la légitimité d’Olivier Nora, par son prestigieux catalogue et ses 160 livres publiés chaque année.

Bolloré avait d’abord commencé par transformer Fayard, autre fleuron d’Hachette, en machine à lancer des têtes de gondole de l’extrême droite : Jordan Bardella, Éric Zemmour, Marion Maréchal et autres poulains du nouveau patron — dont Nicolas Sarkozy.

Dans la soirée, 115 auteurs Grasset, parmi les écrivains les plus connus de France, choqués par le licenciement brutal d’Olivier Nora — « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création » — annoncent leur départ, vidant la maison d’édition de son avenir éditorial. Une première. Dans une lettre collective, ces romanciers et essayistes expliquent refuser « d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias ».

Pour Claude Askolovitch, auteur Grasset, « Vincent Bolloré arrive, il détruit, il construit son projet politique et il avance. Il a dévasté Grasset. » Le philosophe Bernard-Henri Lévy, pilier de Grasset où il a publié toute son œuvre et participé à la vie éditoriale, a écrit aussitôt sur le réseau X : « Je pense à Grasset, ma maison depuis 54 ans, aux femmes et hommes qui y travaillent… À mes auteurs… À ma revue, La Règle du Jeu. Et, bien sûr, à Olivier Nora, que je suivrai là où il ira. »

Le bilan de cette bataille culturelle, en ce mois d’avril, est saisissant : dans la presse, c’est le directeur de Libération, Dov Alfon, qui démissionne, renonçant à gérer la crise du journal ; dans le monde des livres, c’est Olivier Nora, chez Grasset, éditeur aimé de tant d’auteurs (dont moi, d’ailleurs) et de tant de lecteurs, qui est mis à la porte.

La liberté de penser, d’informer et de publier ne se porte pas bien, alors que vient de se tenir le Festival du Livre de Paris.

Annette Lévy-Willard