L’ignorance au pouvoir
C’est un aspect négligé de la crise démocratique que nous traversons : trop de leaders politiques et de militants font reposer leurs déclarations… sur une ignorance péremptoire.
Aly Diouara, maire de La Courneuve, est un homme de communication inventif. Pour célébrer sa victoire, il a mis en ligne une vidéo qui le montre gravissant l’escalier de sa mairie, accompagnée d’un slogan qui sonne bien : « Une ville, un peuple, un maire ». Aussitôt, une petite tempête s’est levée sur les réseaux, alimentée par l’extrême droite, trop heureuse de le prendre en faute. Cette formule, a-t-on relevé, rappelle fâcheusement, par sa structure rhétorique, celle qu’utilisait Hitler pour définir son régime : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer » (« Un peuple, un empire, un guide »). Aussitôt, le piètre édile a supprimé sa publication pour la remplacer par une autre, dénuée de toute connotation malencontreuse.
Polémiques et références historiques
Ce pas de clerc ne tient pas, du moins on l’espère, à la malignité du maire, mais bien plus à l’ignorance. C’est un des phénomènes nouveaux et préoccupants du paysage politique. Trop souvent, désormais, l’oubli, volontaire ou involontaire, des réalités historiques vient empoisonner le débat public, à rebours de toute rigueur mémorielle.
Les exemples abondent, pas seulement chez LFI. Martine Vassal, candidate de droite à la mairie de Marseille, dans un débat télévisé de campagne, trouve astucieux d’orner son intervention du célèbre triptyque « Travail, Famille, Patrie », avant de se rétracter quand on lui fait remarquer que la formule était en fait la devise de l’État français instauré par Philippe Pétain en 1940 et de la politique de collaboration avec les nazis. Oubli ? Ignorance ? Clin d’œil désinvolte et maladroit à l’extrême droite ? On ne sait.
Son rival Sébastien Delogu, interrogé sur la comparaison d’Emmanuel Macron avec le Maréchal, avancée par un de ses camarades, répond ceci : « Je n’ai pas vu, non. Je ne connais pas tellement l’Histoire que cela, j’apprends aussi. Je ne sais pas qui est Pétain. J’ai entendu parler de lui, je sais qu’apparemment c’est un raciste… ». Certains, pour prendre sa défense, dénoncent ses contempteurs en rappelant que Delogu est un ancien chauffeur et voient dans ces critiques « un racisme de classe ». Étrange argument : pour ceux-là, donc, les classes populaires sont par nature ignorantes des bases élémentaires de l’Histoire contemporaine. Quelle confiance dans le peuple ! Comme disait le vieux Marx quand on proposait devant lui d’interdire les intellectuels dans les organisations ouvrières : « On n’a jamais rien bâti sur l’ignorance ! »
Ignorance et formation politique
On fera remarquer, au demeurant, que la scolarité en France est obligatoire jusqu’au collège, établissement où l’on est censé apprendre les rudiments de l’histoire récente. Aussi bien, LFI, le parti de Delogu, s’enorgueillit de disposer de centres de formation performants pour ses militants. Manifestement, aucune de ces deux écoles ne lui ont expliqué qui était ce Pétain. Troublante découverte.
Il en va de même quand Mathilde Panot, présidente de groupe à l’Assemblée, assure d’un ton définitif que Léon Blum n’avait pas d’expérience parlementaire quand il est arrivé au pouvoir en 1936, alors que le leader de la SFIO a été député puis président du groupe socialiste à la Chambre depuis 1919. Ce qui veut dire qu’une des cheffes de file les plus connues de l’extrême gauche française n’a jamais lu une biographie de Léon Blum, ni même sa fiche Wikipédia.
Tout comme ces étudiants américains qui scandaient ardemment « Libérez la Palestine de la rivière à la mer ! », sans pouvoir donner le nom de cette rivière et de cette mer et encore moins les situer sur une carte. Ou encore ces militants antiracistes qui dénoncent hautement et légitimement l’immense crime commis par les Européens en organisant le commerce transatlantique des esclaves, mais ne soufflent pas un mot de la traite musulmane ou de la traite intra-africaine, qui ont pourtant arraché elles aussi à leur terre natale des millions de pauvres victimes.
Ou ces militants propalestiniens qui affirment l’illégalité constitutive de l’État d’Israël mais oublient de préciser que c’est un vote majoritaire de l’ONU qui a prononcé le partage de ce territoire ancien de l’Empire ottoman entre les Juifs et les Arabes. Il est vrai qu’ils font le pendant de ces partisans du gouvernement israélien qui dénient toute base juridique à la reconnaissance d’un État palestinien.
Une crise du débat public
Si bien qu’une bonne partie de la discussion publique, démultipliée par les réseaux, repose aujourd’hui sur une ignorance aussi abyssale que péremptoire. Comment développer une argumentation rationnelle quand on malmène ou qu’on occulte à ce point les bases mêmes de l’histoire moderne ?
On peut y voir au moins deux défaillances : celle de l’école publique d’une part, qui échoue à donner aux futurs citoyens les armes élémentaires du savoir leur permettant de juger des affaires publiques ; celle des chefs de partis politiques, qui négligent la formation de leurs adhérents, alors même que, traditionnellement, les partis palliaient par une pédagogie populaire les lacunes du système d’enseignement. On cherche souvent les sources de la crise démocratique que nous traversons : en voici une.



