L’intelligence très artificielle de Trump

par Sébastien Lévi |  publié le 22/09/2026

Les propos de Trump sur l’absence de nécessité d’une régulation de l’IA traduisent une désinvolture face aux enjeux, où se mêlent mégalomanie, intérêts économiques et conception très personnelle de l’exercice du pouvoir.

Dans son discours à l'ONU à New York, le 22 septembre 2026, Donald Trump a rejeté les nombreux appels à une large coopération mondiale sur l'intelligence artificielle (IA) et ses risques, étant plus intéressé par le fait de rebaptiser cette technologie "super intelligence". (Photo TIMOTHY A. CLARY / AFP)

Dans le pays du marché roi et de la chasse aux régulations, la volonté exprimée par les patrons de l’IA de voir leur industrie davantage encadrée traduit le vertige qui les saisit devant une technologie dont ils semblent mesurer les effets pervers potentiels si elle n’est ni encadrée ni contrôlée. Dans un marché concurrentiel, ils comprennent que l’autorégulation ne peut suffire et que seule la puissance publique est en mesure de fixer des règles et des garde-fous.

Devant ces appels, Trump a botté en touche, assurant que « tout allait bien avec lui à la tête du pays ». Au-delà de la légèreté du propos et de l’assurance démesurée qu’il manifeste face à une révolution technologique d’une telle ampleur, d’autres raisons, moins avouables, peuvent expliquer son refus de toute régulation.

L’IA, poule aux œufs d’or

Trump n’hésite pas à balayer d’un revers de main les problèmes de pouvoir d’achat et d’inflation, aggravés notamment par certaines de ses décisions sur l’Iran et les droits de douane. Il suit en revanche de près la croissance économique américaine et la Bourse, dont la bonne tenue repose aujourd’hui en grande partie sur les investissements dans l’IA. Il peut ainsi se targuer de « la meilleure économie jamais enregistrée aux États-Unis », affirmation pour le moins contestable, mais il sait que sans l’IA, le vernis de son bilan économique risquerait de craquer.

Au-delà de sa volonté de présenter son bilan sous le meilleur jour, Trump entend aussi préserver les intérêts financiers que lui et sa famille détiennent dans des entreprises liées à l’IA. Une situation qui pose d’évidentes questions de conflits d’intérêts et d’éthique publique, dans un système où les contre-pouvoirs apparaissent affaiblis ou contournés. Réguler l’IA pourrait aussi revenir à rogner sur certains de ces intérêts. La frontière entre exercice du pouvoir et intérêts privés devient alors singulièrement difficile à distinguer.

Quand le réel résiste

Il est également possible que Trump ne mesure pas véritablement la complexité du sujet ou, plus simplement, qu’il refuse de s’y confronter. Car réguler l’intelligence artificielle suppose précisément ce à quoi sa pratique du pouvoir se prête le moins : accepter la complexité, écouter des expertises contradictoires, anticiper des risques et construire des règles dont les effets ne se mesureront pas immédiatement. Sa présidence privilégie au contraire les réponses simples, les proclamations définitives et la personnalisation du pouvoir. Cet homme, qui réclame des fiches courtes accompagnées de graphiques, paraît peu disposé à s’embarrasser d’un monde qui résiste aux slogans et aux certitudes.

Comme pour nombre de sujets qui le dérangent politiquement, Trump dispose d’une arme rhétorique particulièrement commode : les baptiser « canulars » (hoax). Les dangers de l’IA n’y échappent pas. Les soupçons de collusion entre la Russie et sa campagne de 2016, objet d’enquêtes du FBI ? Un hoax. L’affaire Epstein ? Hoax. Le réchauffement climatique ? Hoax. La crise du pouvoir d’achat ? Hoax.

Gouverner par la fake news

Le procédé est politiquement redoutable par sa simplicité : plutôt que de répondre à une réalité embarrassante, il suffit d’en contester l’existence ou d’en disqualifier le récit. Trump l’utilise face aux critiques sur l’inflation ou aux accusations liées à l’affaire Epstein et pourrait demain s’en servir pour évacuer les conséquences de son inaction sur l’IA. La même logique est à l’œuvre lorsqu’il annonce qu’un conflit est terminé parce qu’il l’a décrété, comme avec l’Iran, qu’une situation est sous contrôle, comme lors des attaques des Houthis contre les Saoudiens, ou encore que les droits de douane ont enrichi les États-Unis de milliards de dollars qu’il promet de redistribuer aux Américains en cas de victoire des Républicains aux midterms.

La présidence Trump n’est malheureusement pas un hoax. Les historiens auront en revanche à expliquer comment la première puissance économique mondiale a pu confier autant de pouvoir à un président chez qui la personnalisation extrême du pouvoir, le mépris des contre-pouvoirs, la confusion des intérêts publics et privés et le refus de la complexité finissent par former un véritable système de gouvernement.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis