L’Iran révèle le déclin américain

par Pierre Benoit |  publié le 19/06/2026

Le conflit iranien devait affaiblir durablement Téhéran et renforcer la position des États-Unis dans la région. L’issue qui se dessine aujourd’hui est bien plus ambiguë et nourrit le débat sur l’état réel de la puissance américaine.

Le président américain Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian ont signé un accord le 17 juin, destiné à mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. (Une capture d'écran d'une vidéo sur le compte X du président Macron. Et une capture d'écran d'une vidéo de la chaîne de télévision d'État iranienne IRINN)

Faux départ. Donald Trump avait apposé son paraphe à l’accord-cadre avec l’Iran mercredi, sous les ors de Versailles, lors d’un dîner de gala célébrant les 250 ans de l’indépendance américaine. Les bombardements israéliens autour de la ville de Nabatiyeh, au Liban, ont tout fait capoter : le début des négociations est suspendu, sans doute à l’initiative de Téhéran. Ces frappes ont fait d’une cinquantaine de victimes, dont quatre soldats libanais, alors même que l’accord conclu entre Iraniens et Américains prévoyait un cessez-le-feu sur l’ensemble des fronts.

Cette anicroche laissera des traces dans les relations déjà compliquées entre Trump et Netanyahou. Ce dernier n’est plus en harmonie avec son allié américain, à qui il reproche d’avoir accordé trop de concessions au régime iranien. Comment ne pas lui donner raison sur ce point ? Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir le « protocole d’entente », ces quatorze points servant de base aux futures discussions, pour constater qu’ils sont largement favorables à la partie iranienne.

Un accord contesté dès son lancement

Au départ, les prérequis à l’ouverture des pourparlers semblent aller de soi : cessez-le-feu, y compris au Liban, ouverture du détroit d’Ormuz, levée des sanctions américaines. En réalité, le texte n’évoque la libre circulation dans le détroit que pour une durée de soixante jours, soit le temps prévu pour le cessez-le-feu initial. Au-delà, rien n’est garanti. On peut donc comprendre que la navigation pourrait à nouveau être entravée, ce qui contredit le principe rappelé par le secrétaire d’État Marco Rubio d’un retour du commerce « à son niveau d’avant-guerre ».

Voilà pourquoi les partenaires des États-Unis réunis au G7 d’Évian ont signé un texte exigeant le rétablissement complet de la liberté de circulation maritime.

Seconde interrogation : l’aide à la reconstruction de l’Iran. Il est question d’un fonds d’environ 300 milliards de dollars. Trump, qui ne manque jamais d’audace, a demandé à ses alliés régionaux d’alimenter cette cagnotte. Ces derniers ne voulaient pas de cette guerre contre Téhéran ; ils ont subi les dégâts causés par les missiles iraniens sur leur sol et les voilà désormais mis à contribution par celui-là même qui a orchestré ce grand chambardement.

À parcourir les autres dossiers listés dans le mémorandum, on peut être certain que les soixante jours de cessez-le-feu ne suffiront pas à les régler. Paradoxalement, le point susceptible d’avancer le plus rapidement est celui des futures capacités nucléaires de l’Iran.

La raison est simple : comme l’explique dans nos colonnes Bernard Hourcade, le cadre d’un futur accord reprend pour l’essentiel les dernières discussions menées entre Américains et Iraniens à Genève l’hiver dernier. En clair, Téhéran renonce à l’acquisition d’une arme nucléaire et accepte les contrôles de l’AIEA. Un quasi retour au JCPOA, l’accord sur le nucléaire iranien conclu sous Obama en 2015 et déchiré par Trump en 2018. Tout ça pour ça ?

Les limites de la stratégie américaine

Le but de guerre recherché par la coalition américano-israélienne était le renversement du régime iranien. C’est un échec stratégique pour les États-Unis.

Au départ, tout paraissait simple. Depuis trois ans déjà, Netanyahou s’efforçait de remodeler le Moyen-Orient. Il avait décapité le Hezbollah libanais, écrasé le Hamas à Gaza au prix que l’on sait et profité de la chute du régime Assad à Damas. En juin 2025, la guerre américano-israélienne, dite des « douze jours », avait permis une destruction importante des installations nucléaires iraniennes.

À Washington, on pensait le régime iranien affaibli. En réalité, ce sont surtout les proxys de Téhéran qui l’étaient. Alors que l’offensive se préparait en vue d’obtenir une capitulation sans condition des ayatollahs, la Maison-Blanche et le Pentagone élaboraient une opération aérienne d’envergure. Après le fiasco irakien, il n’était pas question de reproduire les erreurs de George W. Bush avec une intervention terrestre massive. Cerise sur le gâteau : l’opération de capture de Nicolás Maduro au Venezuela avait fonctionné. Elle avait contribué à porter au zénith l’hubris du président milliardaire.

Durant toute cette phase préparatoire, le détroit d’Ormuz fut largement négligé. Pourtant, le Pentagone dispose sur le sujet d’une littérature abondante remontant à la guerre Iran-Irak. À l’époque déjà, Ormuz avait été le théâtre de nombreux affrontements entre Téhéran et Bagdad. La Ve flotte américaine, basée à Bahreïn, avait alors reçu pour mission de sécuriser la « route du pétrole ».

En mars dernier, Trump annonçait la destruction de la marine iranienne. Plusieurs bâtiments de gros tonnage avaient effectivement été coulés. Mais il a suffi à Téhéran de quelques embarcations rapides équipées de drones pour bloquer le détroit et mondialiser le conflit. La panique s’est aussitôt emparée des marchés pétroliers. Cette guerre asymétrique dans le secteur d’Ormuz est probablement le moment où Trump a perdu la main.

Ormuz, symbole d’un recul stratégique

L’épisode d’Ormuz fait écho à l’expédition de Suez. En octobre 1956, Français, Britanniques et Israéliens avaient monté une opération destinée à sécuriser le canal. Il s’agissait également de donner une leçon au nationaliste Nasser. L’opération échoua rapidement sous la pression conjointe de Moscou et de Washington. Par la suite, les vieilles puissances européennes que représentaient alors Paris et Londres virent leur influence décliner au Moyen-Orient.

Aujourd’hui, l’échec de la guerre d’Iran pourrait marquer, de la même manière, une nouvelle étape dans l’érosion de la puissance américaine. Ormuz met en lumière l’impréparation et l’amateurisme d’une administration Trump incapable d’assurer durablement la liberté de navigation sur une voie d’eau stratégique.

L’Amérique a-t-elle amorcé la courbe de son déclin ?

La question est posée.

Pierre Benoit