L’ONU rebat les cartes du monde

par Jean-Paul de Gaudemar |  publié le 17/09/2026

L’ONU a beau être politiquement et institutionnellement bien malade, elle peut encore changer notre vision du monde. Une résolution adoptée le 4 septembre pourrait bien en redessiner la carte.

Comparaison entre la projection Mercator (en haut) et la projection Equal Earth (en bas), dont l’usage est encouragé par la résolution adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 4 septembre 2026 afin de mieux respecter les superficies relatives des continents. Illustration cartographique réalisée avec assistance algorithmique.

À l’initiative de plusieurs pays africains, la résolution prévoit de mettre fin aux distorsions cartographiques qui privilégient l’hémisphère Nord, afin de restituer à tous les continents et pays une représentation plus conforme à leur taille réelle. À défaut de savoir faire la paix, l’ONU introduit enfin une sorte de « justice géométrique » dans la représentation du monde, qui pourrait faire évoluer bien des esprits, toutes générations confondues.

De « Mercator » à « Equal Earth »

Depuis le XVIe siècle, la plupart des cartes du monde s’appuient sur une méthode de projection du globe terrestre sur le plan à deux dimensions d’une carte, dite « Mercator », du nom du cartographe qui la conçut essentiellement à des fins maritimes. La représentation qui en est issue, quoiqu’indispensables aux marins, présente l’inconvénient majeur de produire une forte distorsion dans l’apparence des tailles réelles des continents et des pays : les territoires situés près de l’équateur, notamment dans l’hémisphère Sud, apparaissent ainsi relativement petits face à ceux des hautes latitudes, dont la superficie est fortement exagérée.

Pendant longtemps, cela ne semble pas avoir choqué grand monde, notamment à l’époque des grandes conquêtes maritimes et coloniales. Aujourd’hui encore, la plupart des cartes du monde sont issues de cette méthode. On comprend donc que de nombreux pays d’Afrique, mais aussi d’Amérique du Sud ou d’Asie du Sud-Est, s’en émeuvent. Tous ont, depuis plusieurs décennies, accédé à l’indépendance politique après de longues périodes de domination coloniale et revendiquent légitimement une représentation cartographique plus conforme à leur taille réelle.

C’est d’Afrique qu’est venue l’initiative, par la voix du Togo. Elle a été soutenue par l’Union africaine et par la France, ce dont on peut se réjouir. Pour ce faire, le Togo a plaidé en faveur d’une autre méthode de projection, dite « Equal Earth », qui réduit ces distorsions et restitue plus fidèlement les superficies relatives des pays.

L’exemple le plus souvent cité est celui du Groenland : sur un planisphère Mercator, il apparaît d’une taille comparable à celle de l’Afrique, alors que cette dernière est en réalité environ quatorze fois plus vaste.

La projection Equal Earth, publiée en 2018 dans l’International Journal of Geographical Information Science par trois chercheurs – Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny –, n’est pas la première à tenter de réduire de telles distorsions. Les projections d’Eckert poursuivaient déjà cet objectif dès le début du XXe siècle. La projection « Eckert IV », désormais adoptée officiellement par la France, est très proche dans son principe de celle choisie par les Africains et désormais soutenue par l’ONU.

Une carte, un vote et quelques réticences

La résolution a été adoptée à une très large majorité, par 164 pays. Seuls six se sont abstenus – Estonie, Lituanie, Serbie, Ukraine, Moldavie et Géorgie –, tous situés dans l’Est européen. La raison de ces abstentions n’est pas claire, sinon peut-être la crainte d’apparaître bien petits face à l’immense Russie.

Un seul pays a voté contre : les États-Unis, dont la représentante à l’ONU a considéré que la résolution était marquée par un biais idéologique. Pour un pays dont le président s’amuse à changer d’un trait de plume le nom du golfe du Mexique, celui du lac Ontario, voire du détroit d’Ormuz, cela ne manque pas de sel… Mais, une fois encore, l’ONU et les États-Unis semblent appartenir à des planètes différentes.

Fin du « colonialisme géographique » ?

On comprend dès lors l’empressement avec lequel les Africains ont soutenu cette résolution, rejoints par de nombreux pays de l’hémisphère Sud. S’il existait un symbole du statut infériorisé de ces pays, c’était bien cette représentation du planisphère. Un dessin que l’on aurait facilement pu prendre pour un dessein, tant la minoration de leur taille réelle pouvait apparaître comme une illustration de leur domination par les « grands » de la planète : jadis l’Europe, aujourd’hui les trois « empires » américain, russe et chinois.

Cette simple résolution de l’ONU – portée une nouvelle fois par le Togo après celle sur l’esclavage – prend donc les allures d’un mouvement de libération de la représentation géographique. Si l’on croit à la force des symboles, notamment lorsqu’ils façonnent notre représentation du monde, on peut y voir un pas supplémentaire vers la disparition de l’héritage colonial.

Un pas certes limité au domaine symbolique et culturel, qui n’efface en rien tous ceux qui restent à franchir, mais un pas appréciable. Rien, bien sûr, n’est contraignant dans cette résolution onusienne, et Donald Trump pourra continuer à s’amuser à travestir les cartes, comme Poutine, Xi Jinping et bien d’autres.

Mais si ce nouvel outil pédagogique se déploie peu à peu et finit par s’imposer dans les écoles comme dans les publications officielles à travers le monde, alors nous ne verrons peut-être plus tout à fait la planète comme avant.

Jean-Paul de Gaudemar

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