Macron : la politique du jet-ski

par Laurent Joffrin |  publié le 15/08/2026

Comme tout un chacun, le président a droit à des loisirs d’été. À un détail près : le choix d’une virée en jet-ski symbolise à l’envi les faiblesses du macronisme.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Y aurait-il une malédiction de Brégançon ? Cette résidence du Var, ancienne forteresse militaire juchée sur un îlot de la commune de Bormes-les-Mimosas, a laissé un mauvais souvenir à plusieurs présidents. C’est là que Valéry Giscard d’Estaing avait convié son Premier ministre Jacques Chirac en même temps que son professeur de ski et l’avait assis sur un tabouret alors que lui-même trônait dans un confortable fauteuil. Chirac n’avait jamais digéré l’humiliation, qui avait nourri sa rancune envers l’homme de Chamalières. Celui-ci avait en même temps alimenté l’idée qu’il usait dans ses fonctions d’un style outrageusement monarchique.

La malédiction présidentielle de Brégançon

Devenu président, Jacques Chirac y avait été photographié dans le plus simple appareil, incident pour le moins fâcheux. L’image n’avait pas été publiée, mais on avait néanmoins découvert dans Paris Match un Chirac un peu ridicule, sortant sur la terrasse en bermuda et chaussettes, source de moqueries diverses. François Hollande y passa son premier été, mais quand sa compagne Valérie Trierweiler, remarquant l’usure des coussins du salon, les avait fait changer (décision fort légitime), une polémique s’était développée autour des « dépenses luxueuses » de la Première dame. Dans la même veine, Emmanuel Macron, pour son premier été de président, avait décidé d’installer à Brégançon une piscine amovible (plutôt économique), s’attirant lui aussi un injuste procès en munificence déplacée.

A contrario, plusieurs présidents ont soigneusement évité de prêter le flanc aux reproches de l’opinion. C’est le général de Gaulle qui avait promu Brégançon au rang de résidence présidentielle. Mais il s’est bien gardé d’y passer des vacances, gardant un mauvais souvenir de sa seule nuit dans le fort, assailli par les moustiques dans un lit trop petit pour lui. Il lui préféra l’austère et discrète maison de Colombey-les-Deux-Églises. Georges Pompidou y séjournait chaque été mais affectait une simplicité populaire en jouant tous les jours à la pétanque. Habilement comme souvent, François Mitterrand avait franchement boycotté le fort, tandis que Nicolas Sarkozy, avant de déménager à quelques kilomètres sur le cap Nègre, résidence de Carla Bruni, avait lui aussi déjoué le piège de Brégançon en pratiquant ostensiblement la course à pied, ou bien en gravissant à vélo le proche col du Canadel, tous loisirs fort démocratiques. Instruit par sa première déconvenue, François Hollande n’était pas retourné à Brégançon, changeant le fort en musée de la Présidence ouvert au public.

Le jet-ski, symbole du macronisme

En se faisant portraiturer – toujours dans Match – monté sur un vrombissant jet-ski fendant les flots bleus, Emmanuel Macron tombe à son tour dans un piège pourtant évitable. Non qu’il soit scandaleux de passer un peu de bon temps quand on a la charge de l’État. La gauche fustige cette escapade nautique en déplorant qu’elle survienne au moment où la France gémit sous la canicule. Argument faible : les crises se succédant à un rythme serré dans le monde, le président qui prend des congés peut toujours être accusé de se goberger pendant que l’humanité souffre. Faut-il dès lors lui interdire toutes vacances ?

Aussi bien, ses contempteurs progressistes passent sous silence l’autre photo figurant en « une » de Match : Raphaël Glucksmann sur une plage de rêve du cap Corse avec sa compagne Léa Salamé, alors que la même canicule sévit sur le continent. Vérité d’un côté de la Méditerranée, erreur de l’autre ? Non, les responsables politiques ont aussi le droit de se reposer et de se distraire. C’est bien plus le choix du loisir – le jet-ski – qu’on peut ici souligner. On y trouve peut-être la clé qui permet de comprendre l’impopularité finale du chef de l’État. Bien innocente à beaucoup d’égards, la virée en jet-ski est en effet un parfait symbole du macronisme.

Transgression et provocation présidentielle

La transgression, d’abord. Pétaradant à souhait, l’engin est sans doute l’esquif le plus polluant et le plus bruyant qu’on puisse trouver en mer. Il est aussi le plus dérangeant : tous ceux qui ont cherché sur la plage un havre de tranquillité ont été importunés par ces rugissements incongrus venus du large, qui cassent les oreilles des paisibles baigneurs. Macron, de toute évidence, n’en a cure et prend plaisir à tourner virilement la poignée de son jet-ski pour le faire bondir vers l’horizon, comme il avait soudain enclenché la mécanique folle de la dissolution censée prendre de vitesse ses adversaires politiques.

Il heurte ensuite la sensibilité écologique et bien-pensante d’une grande partie du public en expédiant dans l’atmosphère, à chaque sortie en jet-ski, une quantité obscène de gaz à effet de serre. Vieille habitude chez lui : il avait heurté les chômeurs en conseillant à l’un d’entre eux de traverser la rue pour trouver un emploi, les plus modestes en remarquant qu’on trouvait dans la foule « des gens qui ne sont rien » et enfin les Gilets jaunes en lançant, bravache, à la cantonade : « Qu’ils viennent me chercher ! »

Bref, par ses saillies intempestives, marques d’un virilisme quelque peu ostentatoire, Emmanuel Macron tend à gâcher ses talents qui sont grands. C’est ainsi que sa photo en jet-ski dans Match, provocation subalterne, risque de faire passer au second plan une action internationale active et pertinente, qui devait laisser un souvenir plus positif de sa fin de quinquennat. Vroum !

Laurent Joffrin