Madame Bovary, est-ce lui ?
Il a osé déshabiller Madame Bovary ! Au Théâtre de la Ville, le touche-à-tout Christophe Honoré offre une Emma inédite, musicale et provocante.
Au Théâtre de la Ville, des groupes d’étudiants déferlent comme pour assister à une nouvelle bataille d’Hernani. L’ex-salle-cathédrale de Madame Sarah Bernhardt, relookée tek et design suédois, est conçue en pente descendante. On s’y sent bien, jamais gêné par son voisin. Ce soir, le fan-club de Christophe Honoré affiche complet. L’enfant chéri du nouveau théâtre va désarticuler la poupée de Flaubert. C’est sûr, il faut s’y attendre, le titre de la pièce est explicite : Bovary Emma au lieu d’Emma Bovary ; le dramaturge inverse les choses. Il met en scène un personnage à l’état civil ordinaire, pas un mythe de la littérature française.
Une Emma Bovary version cirque
Le plateau figure un cirque avec mottes de terre fraîche et gradins en bois. Un Monsieur Loyal avec cravache prévient : voici l’histoire d’une petite bourgeoise normande mal mariée à un brave médecin. Un fait divers, ni plus ni moins. L’épouse contrariée apparaît alors, vêtue d’un tutu, juchée sur un trapèze (Ludivine Sagnier, fragile, ravissante et naïve). D’emblée, on songe à Lola Montès, célèbre courtisane et danseuse dont Max Ophüls raconte la descente aux enfers en la plaçant sous un chapiteau géant, jugée par un public voyeur et vorace. Emma va passer un sale quart d’heure, se dit-on.
Un opéra burlesque qui divise
En une dizaine de tableaux, l’intrigue est déroulée. Le bal, les comices agricoles, l’idylle avec Rodolphe, le flirt avec Léon, l’Opéra de Rouen, Monsieur Lheureux, le perfide commerçant, et les diatribes anticléricales du pharmacien Homais, tout y est. Mais les amoureux du roman vont tiquer : le texte est réécrit, le registre est volontairement familier, parfois vulgaire. Emma est entourée de clowns blancs et d’augustes qui cuisinent en direct de la barbe à papa et balancent dans la salle des tartes à la crème. L’ironie de Flaubert, surjouée, se mue en commedia dell’arte. Insolite. Les djeuns sont aux anges. On rit beaucoup aux dépens d’Emma, mètre étalon de l’insatisfaction, incorrigible lectrice de romans de gare qui rêve sa vie au lieu de la vivre. Souvent, on jubile car la pièce est ponctuée de tubes de variété (Joe Dassin, Françoise Hardy, Sylvie Vartan, Michel Sardou), d’un délicat hommage à Claude Lelouch et de solos de guitare de Jimi Hendrix. Le tout forme un grand et joyeux n’importe quoi, un divertissement populaire, un opéra burlesque.
Et puis, on réfléchit : métamorphoser ce chef-d’œuvre en comédie musicale grinçante, était-ce bien nécessaire ? Que veut nous dire le très littéraire Honoré ? Lui qui a « la carte », lui, le cinéaste du spleen amoureux et des chansons douces, lui, le scénographe des années sida et du Nouveau Roman. Il aurait pu disséquer le bovarysme, phénomène de société toujours vivace. Il aurait pu explorer le procès de Flaubert, auteur voué aux gémonies parce que son Emma exprimait haut et fort ses passions adultères. Mais ici, rien de tout cela. On sort donc de ce barnum dans un état flottant ; un sentiment d’euphorie perplexe nous assaille. Et puis, une hypothèse se dessine : conscient que la nouvelle génération ne lit presque plus, Christophe Honoré, esprit pédagogue mais potache, s’est livré, non sans talent mais dans une veine résolument bouffonne, à une simplification du texte. Une sorte de Madame Bovary pour les nuls ! Et, au fond, pourquoi pas ?



