Mafia italienne : la stratégie du « soft power »
« Il faut que tout change pour que rien ne change. » La maxime du Guépard semble avoir été adoptée par Cosa Nostra. Moins visible, plus discrète, la Mafia italienne délaisse les armes pour l’infiltration économique, les cryptomonnaies et les réseaux internationaux, sans jamais renoncer à ce qui fait son identité.
Oui, l’antimafia italienne accumule les succès depuis plus de trente ans dans sa lutte contre le crime organisé. Oui, elle s’est dotée d’un arsenal répressif particulièrement efficace, notamment grâce au fameux délit d’« association mafieuse ». Mais qui oserait encore affirmer aujourd’hui que la mafia est morte et enterrée ? C’est un magistrat italien, procureur de Palerme, Maurizio De Lucia, 65 ans, qui nous invite à revoir cette certitude. Son constat tient en une formule : la mafia che cambia, la mafia qui change, existe. C’est aussi le titre du livre qu’il vient de publier*.
Oui, la mafia change. Le téléphone portable, par exemple, a remplacé la kalachnikov. C’est désormais lui qui transmet, jusque derrière les barreaux, les ordres du capo. « Les prisons italiennes sont contrôlées par le crime organisé, explique Maurizio De Lucia. En dix-huit mois, le parquet de Palerme a saisi 297 téléphones portables en possession de détenus. » Le silence des armes relève donc d’une véritable stratégie. Il permet de préserver les activités criminelles tout en favorisant une infiltration plus profonde de la société, de l’économie et des institutions. L’objectif prioritaire de la mafia est désormais de réinjecter l’argent sale dans l’économie légale. Pour cela, elle s’appuie sur des professionnels de la banque, des intermédiaires financiers, des avocats, des courtiers et des spécialistes des cryptomonnaies. « On estime qu’en 2024, plus de 40 milliards d’euros en monnaies virtuelles ont atterri dans les portefeuilles électroniques des mafieux », souligne le procureur.
Deuxième priorité : proposer, en plus du trafic de drogue, de nouveaux marchés criminels, comme celui des cargaisons de drones capables de lancer des mines, récemment mises au jour par le parquet de Palerme.
Une puissance économique au cœur de la stratégie mafieuse
Cette évolution dessine un nouveau profil de mafieux, incarné en Italie par Matteo Messina Denaro, dernier chef de Cosa Nostra, arrêté à Palerme le 16 janvier 2023. Le premier à avoir substitué la logique des affaires à celle de la terreur. Il investit massivement dans les énergies renouvelables — c’est lui qui couvre d’éoliennes une partie de la province de Trapani — avant de diversifier ses activités dans l’immobilier, le bâtiment, la santé ou encore la grande distribution. Matteo Messina Denaro favorise également le développement de relations privilégiées avec des organisations criminelles étrangères, jusqu’à constituer de véritables réseaux transnationaux associant mafias nigériane, albanaise, sud-américaine, américaine ou encore européenne. Sous son autorité, Cosa Nostra, longtemps considérée comme la matrice des organisations mafieuses, s’est dotée d’un patrimoine économique considérable, discret et particulièrement efficace, révélateur de sa remarquable capacité d’adaptation.
Une organisation modernisée, des valeurs inchangées
Mais Maurizio De Lucia ne s’arrête pas à ce constat. Le visage plus policé de cette « mafia qui change », avec ses nouveaux parrains parfaitement intégrés et rompus aux mécanismes de l’économie moderne, ne suffit pas à le convaincre. Son livre montre que si la mafia change profondément dans ses méthodes, elle demeure fidèle à son identité. Car cette nouvelle organisation n’a nullement renoncé à l’héritage de Cosa Nostra, à son éthique ni à ses valeurs.
*La mafia che cambia, Maurizio De Lucia avec Salvo Palazzolo, éditions Marsilio.



