Medef-RN : mariage d’intérêt
Après avoir longtemps gardé ses distances, le patronat a décidé de normaliser ses relations avec l’extrême droite. Échange de services…
« Plutôt Hitler que le Front populaire », disait une partie de la bourgeoisie au mitan des années trente. Mutatis mutandis et dans un paysage politique légaliste et pacifique, le patronat dit aujourd’hui : « Plutôt Bardella que la gauche au pouvoir ». C’est l’un des sens cachés de l’opération très politique qui consiste, pour le Medef, à normaliser ses relations avec le Rassemblement national.
Une normalisation assumée à l’approche de la présidentielle
Il a, pour ce faire, une excuse, ou un prétexte : dans cette période de pré-présidentielle, il reçoit courtoisement tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, sachant que l’un ou l’autre sera par définition au pouvoir dans un an et qu’il faudra bien s’en accommoder. Il rend néanmoins, sous couvert de ce pluralisme de principe, un fier service au RN : voici l’extrême droite intronisée par le pouvoir économique parmi les forces capables d’exercer légitimement le pouvoir politique, alors même que naguère le patronat lui réservait, sous l’égide d’Ernest-Antoine Seillière ou de Laurence Parisot, anciens dirigeants du syndicat patronal, une méfiance particulière.
Paradoxe : les dirigeants d’entreprise montraient du doigt les lepénistes quand ils n’avaient aucune chance d’arriver au pouvoir ; ils cherchent à les amadouer quand ils s’en rapprochent. Éternel réalisme du capital, qui tient plus à ses dividendes qu’à ses principes.
Des divergences idéologiques mises en sourdine
Car si le RN a rangé au vestiaire ses oripeaux les plus provocants, il reste un parti anti-européen et hostile à l’État de droit, deux positions antagoniques de la doctrine libérale du Medef, théoriquement fondée sur l’ouverture des frontières et sur une architecture juridique démocratique. Quant à l’immigration, principale cible du RN, le patronat en use largement pour trouver des travailleurs mais fait ami-ami avec un parti qui veut y mettre fin. Quand le portefeuille est en jeu, les contradictions s’effacent…
Elles s’estompent tout autant du côté lepéniste. Le RN a bâti son ascension sur la contestation des élites, sur le rejet de « l’establishment », comme disait Jean-Marie Le Pen, sur un projet à la fois national et social, « ni droite, ni gauche », comme le clame sa fille Marine. Voici que sous l’égide de Jordan Bardella — et comme le font tous les nationalistes quand ils s’approchent du pouvoir — il donne des gages à la classe dirigeante. Le président du RN a donc envoyé des signaux d’apaisement très clairs aux détenteurs du capital, en proclamant son respect pour l’entreprise privée, en promettant un allègement général des règles de droit qui régulent l’économie et en mettant en sourdine un programme social dont Marine Le Pen avait fait l’un de ses étendards. Ainsi va le populisme de droite : il clame qu’il agit au nom du peuple, qu’il récuse « le système », mais quand il est question d’intérêts économiques, il ménage toujours les puissants.



